ARTICLES DE DICTIONNAIRES





Il est intéressant de parcourir les notices de dictionnaires concernant Maupassant et de constater leur évolution au fil des années. On remarque aussi des constantes. Certains articles truffés d'erreurs et d'approximations ont contribué à la diffusion de rumeurs et de « mythes » (maladie héréditaire, folie, fils de Flaubert...) qui eurent la vie longue. Les incohérences (erreurs de dates, de noms, de faits...) qui apparaissent dans quelques notices ne sont donc pas de mon fait mais proviennent du rédacteur.


  • Dictionnaire universel des contemporains, Gustave VAPEREAU, Paris, Hachette, 6e éd., 1892-1893, p.1077.
MAUPASSANT (Henri-René-Albert-Guy de), romancier français, né le 5 août 1850, au château de Miromesnil (Seine-Inférieure), commença ses études dans un collège libre d'Yvetot, vint les terminer au lycée de Rouen et entra dans l'administration. Neveu et disciple de Gustave Flaubert, il s'essaya à prendre la manière de cet écrivain, et, tout en montrant un esprit personnel d'observation, il tira des divers types normands créés par le maître, un type unique d'homme égoïste et pessimiste. S'enrôlant, à ses débuts dans l'école et l'entourage de M. Zola, il collabora aux Soirées de Médan (1880, in-18), et fit paraître dans ce recueil une nouvelle, d'une invention originale et hardie, Boule de suif, épisode de l'occupation allemande en Normandie. Il cultiva longtemps ce genre et fournit aux divers journaux littéraires que les peintures licencieuses n'effrayent pas, de nombreuses nouvelles dramatiques où il s'attacha à remplacer les descriptions si chères à l'école naturaliste par une concision et une précision qui en firent le succès, aussi bien que le choix des sujets scabreux. Après ses nouvelles, ses romans, inspirés du même pessimisme et des mêmes audaces morales, trouvèrent le même accueil auprès du public. Au commencement de l'année 1892, une maladie cérébrale a arrêté le cours de ses productions. A la fin de la même année, on préparait au Théâtre-Français la représentation d'une comédie en deux actes, Histoire du vieux temps, que le romancier avait écrite pendant son état de santé.
M. Guy de Maupassant a d'abord réuni en volumes les nouvelles publiées dans le Gil Blas, l'Écho de Paris, et autres feuilles de même nuance littéraire et fait paraître en outre un recueil de poésies intitulé : Des Vers (1880, in-18). Il a publié successivement : La Maison Tellier (1881, in-18) ; Mademoiselle Fifi (1882, in-18) ; Contes de la Bécasse (1885, in-18) ; Une Vie (1883, in-18), l'un des types les plus complets du roman pessimiste et licencieux, et dont l'interdiction dans la « Bibliothèque des chemins de fer » causa quelque émoi ; Clair de lune (1883, in-4 illustré, plusieurs éd.) ; Au Soleil (1884, in-18), récit de voyage dans le Sahara algérien ; Les Soeurs Rondoli (1884, in-18) ; Bel-Ami (1885, in-18) ; Yvette (1885, in-18) ; Contes du jour et de la nuit (1885, in-18) ; Contes et nouvelles (1885, in-32) ; La Petite Roque (1886, in-18) ; Monsieur Parent (1886, in-18) ; Toine (1886, in-18) ; Contes choisis (même année, in-18) ; Mont-Oriol (1887, in-18) ; Le Horla (1887, in-18) ; Pierre et Jean (1888, in-18) ; Sur l'eau (1888, in-18) ; Le Rosier de madame Husson (1888, in-18) ; La Main gauche (1889, in-18) ; Fort comme la mort (1889, in-18) ; L'Inutile Beauté (1890, in-18) ; Notre coeur (même année, in-18) ; La Vie errante (Ibid., in-18). On cite aussi de lui une pièce en trois actes, en collaboration avec M. Jacques Normand, Musotte (1891, in-18).


  • Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc.,, Pierre LAROUSSE, Paris, Larousse, 1866-1879, t. XVII, troisième partie, G-Z, deuxième supplément, rééd. Genève, Slatkine, 1982, p.1575.
MAUPASSANT (Henri-René-Albert-Guy DE), romancier français, né au château de Miromesnil (Seine-Inférieure) le 5 août 1850. Il est le neveu et le meilleur disciple de Gustave Flaubert, sur lequel il a publié, dans la « Revue bleue », une excellente étude. Pour ses débuts dans les lettres, il avait collaboré aux Soirées de Médan (1880, in-12), où il inséra Boule de suif, curieux épisode de l'occupation prussienne en Normandie ; les qualités de l'humoristique écrivain s'y faisaient déjà complètement jour, et cette nouvelle, tant soit peu risquée, est reste une de ses meilleures. Il fit paraître ensuite : Des vers, recueil de poésies qui renferme des pièces très remarquables, entre autres, le Mur, Au bord de l'eau, Désirs, Vénus rustique (1880, in-18) ; la Maison Tellier, recueil de nouvelles portant le titre de la première, qui est un chef-d'œuvre, mais dont le sujet scabreux ne permet pas l'analyse (1881, in-18) ; Mademoiselle Fifi (1882, in-18) ; Contes de la Bécasse (1883, in-18) ; Une vie (1883, in-18) ; Clair de lune (1883, in-4° illustré) ; Au soleil (1884, in-18) ; les Sœurs Rondoli (1884, in-18) ; Bel-Ami (1885, in-18) ; Yvette (1885, in-18) ; Contes du jour et de la nuit (1885, in-18) ; Miss Harriett (1885, in-18) ; Contes et Nouvelles (1885, in-32) ; la Petite Roque (1886, in-18) ; Monsieur Parent (1886, in-18) ; Toine (1886, in-18) ; Contes choisis (1886, in-8°) ; Mont-Oriol (1887, in-18) ; le Horla (1887, in-18) ; Pierre et Jean (1888, in-18) ; Sur l'eau (1888, in-18), récit d'une petite croisière faite par l'auteur, à bord du yacht le « Bel-Ami », sur la côte méditerranéenne, d'Antibes à Saint-Tropez ; le Rosier de Madame Husson (1888, in-18) ; la Main gauche (1889, in-18) ; Fort comme la mort (1889, in-18). M. Guy de Maupassant collabore en outre au « Gaulois », au « Gil Blas », à l'« Écho de Paris », où la plupart de ses contes et nouvelles ont paru avant d'être réunis en volumes, à la « Nouvelle Revue » et à la « Revue bleue ». Dans cette dernière il a fait paraître, entre autres, un pittoresque récit de ses impressions de voyage en Algérie, sur la frontière du Sahara ; c'est le volume mentionné plus haut, qui porte pour titre : Au soleil. « Si le genre et le fond de M. de Maupassant prêtent à la discussion et même à la critique, a dit M. Chantavoine, la forme chez lui est presque de tout point irréprochable. M. de Maupassant est un conteur de race. Bien conter est une de ces choses qui ne s'apprennent point ; il y faut le don, le goût, l'habitude, et le jeune maître a tout cela. Le récit va et marche d'un bout à l'autre, sans longueurs et sans lenteur, à la française. La phrase est ferme et tranquille, la langue sobre, précise et d'une belle venue. Il y a moins d'éclat et de rythme, mais aussi moins d'effort que dans Flaubert ; moins de tension et d'apprêt, mais en revanche moins de relief que dans Mérimée. Si le premier est un coloriste et le second un graveur d'eaux-fortes, M. de Maupassant est plutôt un narrateur et un prosateur de la bonne espèce. Il n'abuse pas de la description et des adjectifs, qui sont le plus souvent commodes, mais superflus. Il sait le pouvoir d'un mot mis en place et avec une gamme de tons bien entendue et bien ménagée, un vocabulaire franc et correct, il produit en quelques lignes tous les effets que le labeur et le bavardage des stylistes ne donnent pas. Il est concis et précis, deux qualités que nous sommes en train de perdre, malheureusement. »


  • Larousse du XXe siècle en six volumes, publié sous la direction de Paul AUGÉ, Paris, Larousse, 1931, supplément au tome IV, I à M., p.746-747.
MAUPASSANT (Henry-René-Albert-Guy DE), romancier français, né au château de Miromesnil (Tourville-sur-Arques) en 1850, mort à Paris en 1893. Il fit ses études au collège d'Yvetot, puis au lycée de Rouen, et fut attaché pendant une dizaine d'années aux ministères de la marine et de l'instruction publique. Encouragé par Flaubert, ami de la famille, il collabora, pour ses débuts, aux « Soirées de Médan » (1880), avec Boule de suif. Il fit paraître ensuite Des vers (1880), recueil de poésies qui dénotait un vigoureux talent. Ses principaux recueils de contes sont : la Maison Tellier (1881) ; Mademoiselle Fifi (1883) ; Contes de la bécasse (1883) ; où se trouve la nouvelle connue : « Ce cochon de Morin » ; les Sœurs Rondoli (1884) ; Contes et Nouvelles (1885) ; etc. Parmi ses romans, signalons : Une vie (1883) ; Bel-Ami (1885) ; Mont-oriol (1887) ; le Horla (1887) ; Pierre et Jean (1888) ; Fort comme la Mort (1889) ; Notre cœur (1890). Nous ajouterons : Zola (1883) ; Contes du jour et de la nuit : Sur l'eau (1885) ; la Petite Roque (1886) ; le Rosier de Mme Husson (1888) ; Histoire d'une fille de ferme (1890) ; En mer ; Hommes de lettres (1892) ; etc. Au théâtre, il donna Musotte (Gymnase, 1891), avec Jacques Normand, et la Paix du ménage (Comédie-Française, 1893). En pleine activité littéraire, Maupassant fut atteint d'une maladie mentale. Bien que ses romans aient un grand mérite, surtout Une vie et Pierre et Jean, il restera surtout comme conteur. Ses qualités les plus originales trouvent dans la nouvelle leur cadre le mieux approprié. Maupassant est le plus naturaliste de tous les écrivains de sa génération. Son style, d'une assurance robuste et tranquille, est sobre et net. Son observation, aiguë d'ailleurs, révèle une sensibilité voluptueuse et inquiète, et laisse une impression de pessimisme et de tristesse.


  • Petit Larousse en couleurs, dictionnaire encyclopédique pour tous, Paris, Librairie Larousse, 1980, p.1398-1399.
MAUPASSANT (Guy de), écrivain français, né au château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques (Seine Maritime) [1850-1893]. Encouragé par Flaubert, il collabora aux Soirées de Médan en publiant Boule-de-Suif (1880). Il écrivit ensuite des contes et des nouvelles réalistes, évoquant la vie des paysans normands, des petits-bourgeois, narrant des aventures amoureuses ou les hallucinations de la folie : la Maison Tellier (1881), Contes de la bécasse (1883), le Horla (1887). Il publia également des romans (Bel-Ami, 1885). Atteint de troubles nerveux, il mourut dans un état voisin de la démence.


  • Dictionnaire biographique des auteurs de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert Laffont, Bouquins, t. III, Lac à Pyt, 1989, p.321-324.
MAUPASSANT Henri René Albert Guy de. Écrivain français. Né au château de Miromesnil, près de Tourville-sur-Arques (Seine-Maritime) le 5 août 1850, mort à Paris le 6 juillet 1893. Descendant par son père d'une ancienne famille lorraine, anoblie par Marie-Thérèse d'Autriche et installée au XVIIIe siècle seulement en Normandie, Maupassant n'en était pas moins par sa mère, née Laure Le Poittevin, un vrai Normand. Lorsque ses parents décidèrent de se séparer à l'amiable, alors qu'il était encore tout enfant, c'est à sa mère que Guy, avec son jeune frère Hervé, fut confié et c'est sa mère qui veilla, un peu jalousement, sur sa première éducation. Elle avait été la compagne de jeux de Flaubert et la sœur de cet Albert Le Poittevin, jeune poète très tôt disparu, qui lui avait donné une passion des lettres qu'à son tour elle transmit à son fils, dont elle facilita de son mieux la vocation littéraire. Dans sa propriété des Verguies, à Étretat, où elle s'était retirée et où Maupassant passa son enfance, elle dirigea minutieusement ses premières lectures, lui révélant en particulier Shakespeare ; mais, pour tout le reste, elle lui laissa la plus grande liberté et les premières années de l'écrivain, qui était doué d'une vigueur physique remarquable, furent certainement les plus heureuses et même les seules vraiment heureuses de sa vie : sans contrainte, seul ou en compagnie d'une mère indulgente pour toutes ses fantaisies, il courait à travers les champs, faisait de longues promenades sur les falaises ou en mer, dans les barques de pêcheurs, et c'est dès cette époque qu'il acquit cette connaissance directe et profonde du pays et du peuple normands qu'on retrouvera dans tant de ses nouvelles. Lorsque son fils eut treize ans, Mme de Maupassant se résigna cependant à le placer comme pensionnaire au Séminaire d'Yvetot. Guy y travailla fort peu ; il s'y sentit isolé, froissé par des camarades grossiers ; l'internat lui était insupportable et plus encore les manières ecclésiastiques qui lui donnèrent un dégoût de la religion qu'il devait garder toute sa vie. Sa seule consolation était d'écrire des vers. Certains d'entre eux, qui raillaient ses maîtres, furent un jour saisis par le directeur du séminaire et le jeune homme, renvoyé, dut entrer, toujours comme pensionnaire, au Lycée de Rouen où il se montra assez brillant élève et passa aisément son baccalauréat.
     Lorsque éclata la guerre de 1870, il avait vingt ans : il s'engagea et vit l'invasion de la Normandie dont il a laissé une peinture célèbre dans Boule-de-Suif (*) (1880). Après l'armistice, impatient de vivre à Paris, il accepta un emploi au ministère de la Marine, avec de médiocres appointements qui s'améliorèrent un peu lorsqu'en 1878 il se fit muter au ministère de l'Instruction publique. Maupassant était bien loin d'ailleurs d'être un fonctionnaire exemplaire, et c'est surtout en spectateur qu'il connut la vie de bureaucrate dont l'Héritage, La Parure, etc., nous donnent des esquisses. Vigoureux, en pleine santé, très gai, adorant les farces, ne donnant encore aucun signe de la maladie nerveuse qui devait l'emporter prématurément, il se jetait avec gourmandise sur tous les plaisirs de la capitale ; sa passion principale, c'est toutefois le canotage sur les bords de la Seine, en compagnie de joyeux camarades et de demoiselles peu farouches, parties hebdomadaires que rien n'aurait pu lui faire sacrifier et dont on retrouvera l'atmosphère dans la nouvelle intitulée Mouche.
     Il travaillait aussi, pourtant. Non pas dans son bureau du ministère, mais auprès de Flaubert, auquel sa mère l'avait confie et qui, de 1873 à 1880, veillera avec le plus grand soin sur les années d'apprentissage du jeune écrivain, lui conseillant telle ou telle lecture, l'exhortant à tout sacrifier à la seule cause de l'art, lisant et corrigeant ses premiers manuscrits, le prenant même pour collaborateur, puisqu'il le chargea de diverses recherches nécessitées alors par la rédaction de Bouvard et Pécuchet (*). Flaubert imposa à Maupassant les sévères et minutieuses exigences de l'esthétique réaliste ; il lui apprit à regarder le monde, à s'exercer à la description précise, à rechercher patiemment l'exactitude du détail vécu. C'est encore lui qui introduisit Maupassant dans la société littéraire de l'époque, qui lui fit connaître Daudet, Huysmans, Zola, Tourgueniev et le présenta chez la princesse Mathilde. Grâce à cette protection et à ces amitiés, Maupassant commença à collaborer à divers journaux : cette activité reste mineure dans son œuvre, mais elle lui donna une riche expérience de la vie des salles de rédaction parisiennes dont il tira profit plus tard dans Bel-Ami (*) (1885).
     A cette époque, il pensait cependant avoir une vocation de poète, dans laquelle Flaubert l'encourageait d'ailleurs, et les nombreux vers qu'il composa de 1872 à 1880 lui fournirent la matière de son premier livre, Des vers (*) (1880), qui s'ouvre sur une fervente dédicace au maître de Croisset. En même temps, Maupassant se livrait à divers essais de théâtre, représentés en privé dans sa propriété d'Étretat ou dans des salons parisiens amis. Ce n'est guère que vers 1875 qu'il s'orienta vers la nouvelle : il travailla d'abord pendant quelque temps à un roman historique, qui fut abandonné, puis, pendant l'été de 1879, au cours d'une réunion chez Zola, fut décidée la publication du fameux recueil des Soirées de Médan (*) (1880), auquel Maupassant apporta sa nouvelle Boule-de-Suif. Le grand succès de cette œuvre le décida à donner sa démission du ministère et, dès lors, jusqu'au moment où la maladie ne lui laissera plus de répit, il n'allait plus vivre que pour ses livres. Devenu très rapidement un écrivain à la mode, il se vit sollicité par les salons, mais il leur résista farouchement, car il y avait en lui un profond dégoût de la vie mondaine qui lui a inspiré son roman Notre cœur (*) (1890). Son travail n'était pas distrait par les passions : Maupassant eut des liaisons, courtes, nombreuses, mais il n'a jamais rencontré un autre amour que l'amour physique. Il fut, comme l'a dit Edmond de Goncourt, « le véritable homme de lettres », mais dans le meilleur sens du mot, dans sa plus totale exigence. Il refusait la facile réclame, il cachait sa vie, allait même jusqu'à interdire qu'on publiât des portraits de lui, s'indignait lorsqu'il voyait livrées à la curiosité publique les correspondances privées des grands écrivains et tenait qu un artiste digne de ce nom ne doit compter pour s'imposer que sur son œuvre.
     Il restait fidèle avec intransigeance à l'éthique littéraire de son maître Flaubert qu'il avait perdu en 1880, au moment où commerçait sa véritable carrière. Celle-ci fut d'une fécondité prodigieuse. En dix ans, de 1880 à 1890, Maupassant publia régulièrement trois, et parfois quatre et cinq volumes chaque année, au total six romans, seize volumes de nouvelles, trois livres de voyage et de très nombreux articles dans les journaux et les revues. Voyant le succès obtenu par Boule-de-Suif, il avait immédiatement abandonné ses projets de poèmes et de théâtre et, puisant soit dans les souvenirs de son enfance normande, soit dans ses premières expériences de la vie parisienne, utilisant souvent avec une féroce exactuitude des faits divers qui lui avaient été contés par des amis d'Étretat, d'Yvetot ou de Fécamp, il écrivit les huit nouvelles qui parurent en 1881 avec La Maison Tellier (*). Le succès fut immense et, l'année suivante, Maupassant écrivait Mademoiselle Fifi (*) (1882), inspirée comme Boule-de-Suif par la guerre de 1870. A l'inspiration normande, dominante chez Maupassant jusqu'à 1885, se rattachent en particulier : Une vie (*) (1883), qui fut son premier roman, Les Contes de la bécasse (*) (1883), Clair de lune (*) (1884), Les Sœurs Rondoli (*)(l884), Le Cas de Mme Luneau (*) (1884), La Bête à Maît' Belhomme (*) (1886), mais, parmi son abondante production, dans ces années de maturité pendant lesquelles l'auteur jouissait encore de sa santé, il faut également citer : Le Loup (*) (1884), Mon oncle Jules (*) (1884), Pierre et Jean (*) (1884), Miss Hariett (1844), Les Contes du jour et de la nuit (*) (1885), Yvette (*) (1885), Toine (*) (1885), Bel-Ami (1886), Monsieur Parent (*) (1886), La Petite Roque (*) (1886), La Main gauche (*) (1889), etc. Maupassant était maintenant célèbre. Sans transiger en rien avec son idéal littéraire, il avait toujours pensé qu'il était juste que son œuvre lui apportât l'aisance et même la richesse. Il surveillait de très près ses droits d'auteur, les bénéfices de ses traductions, les chiffres de tirage des rééditions et bientôt fut à la tête d'une des plus grandes fortunes du monde littéraire de l'époque. Toujours attiré par sa terre natale, il se fit construire à Étretat une jolie villa et venait très souvent en Normandie, soit pour travailler dans un isolement farouche, soit pour chasser (c'était chez lui une passion dont on trouve les échos dans Les Contes de la bécasse), soit pour faire des courses en mer sur le yacht qu'il s 'était acheté. Poussé par un mystérieux besoin de fuite qui augmenta avec les années et où l'on peut voir un des premiers signes de sa maladie mentale, il entreprit également des voyages plus lointains : en Corse (1880), en Algérie (1881), en Bretagne (1882), en Italie et en Sicile (1885), en Angleterre (1886), en Tunisie (1888-89), dont il rapporta de passionnantes impressions recueillies dans les volumes intitulés Au soleil (*) (1884), Sur l'eau (1888) et La Vie errante (1890). Rappelons enfin que c'est un séjour en Auvergne, pendant l'été 1885, qui lui donna le cadre de son premier roman Mont-Oriol (*) (1887).
     Les premiers malaises nerveux de Maupassant, qui n'apparurent pas avant 1885, causèrent une vive surprise chez les amis de jeunesse de l'écrivain qui se rappelaient le robuste garçon qu'il avait été, à l'allure même un peu paysanne, amoureux de grand air et fervent adepte de l'aviron. Cependant, même à l'époque où il semblait en pleine santé, Maupassant vivait, au moindre malaise, dans une inquiétude extrême et traversait de fréquentes crises de découragement qu'il confia à plusieurs reprises à Flaubert. Il n'est pas douteux qu'il portait la fatalité d'une dangereuse hérédité : son frère Hervé n'est-il pas lui aussi mort fou, à trente-trois ans ? Il était d'autre part extrêmement surmené : par son travail incessant, par ses excès de toute sorte, cette sensualité à l'avidité impitoyable qui tint plus de place encore dans sa vie que dans son œuvre ; surmené enfin par les drogues, éther, morphine, haschich, qu'il se mit très vite à absorber dans l'espoir de calmer ses terribles névralgies. L'apparition des troubles proprement physiques fut précédée par une inquiétude et une tristesse croissantes, mais déjà très nettes dans Fort comme la mort (*) (1889), par un besoin presque maniaque de solitude, par un effort panique devant la monotonie de l'existence, par une obsession de plus en plus harcelante de la maladie et de la mort. Bientôt, c'est la personnalité elle- même qui fut atteinte : Maupassant commença d'être victime d'hallucinations, de dédoublements, il croyait sentir auprès de lui des êtres mystérieux et menaçants, mais réussissait cependant à surmonter son angoisse et à noter ces divers phénomènes morbides avec sa sérénité d'observateur réaliste, par exemple dans Lui ? (une des nouvelles des Sœurs Rondoli), dans Qui sait ?, une des nouvelles de L'Inutile Beauté (*) (1890) et d'une manière plus complète et plus poignante encore, dans Le Horla (*)(1887). Vers 1889, ses amis s'aperçurent d'un net changement de son état physique : le visage devenait décharné, le regard fixe, et Maupassant commençait à tenir des propos incohérents. Il ne cessait plus de lire des ouvrages médicaux, entretenait gravement ses amis de la menace des microbes, ingurgitait toutes sortes de remèdes, ne dormait plus, se croyait visité la nuit par son double, etc. Son caractère devenait irritable : dans sa manie de la persécution, il s'en prenait tantôt a son éditeur, tantôt aux journaux, tantôt à son propriétaire qu'il rendait responsable de ses insomnies, et plus souvent encore de ses médecins. Ceux-ci lui cachaient la gravité de son état et l'envoyaient faire des cures dans les Alpes et sur la Côte d'Azur. Après avoir caressé quelques espoirs de guérison, Maupassant, vers la fin de l'année 1891, se rendit compte qu'il allait inéluctablement vers la folie. Le 1er janvier 1892, après avoir rendu visite à sa mère établie à Nice depuis plusieurs années, il s'ouvrit la gorge avec un coupe-papier en métal, mais ne se fit qu'une blessure sans gravité. Ses amis le ramenèrent à Paris. On l'interna à la maison Blanche où il devait mourir, après dix-huit mois d'inconscience à peu près totale, coupée de crises qui obligeaient parfois les infirmiers à lui passer la camisole de force.
     Maître français incontesté de la nouvelle (il en écrivit plus de deux cent soixante), pour rester fidèle à l'idéal d'attachement intransigeant à la réalité, il n'a pas été encombré, comme Zola, par des aspirations sociales humanitaires. Il n'y a, chez Maupassant, aucune philosophie, si ce n'est un consentement douloureux à la monotone médiocrité humaine, qu'il a payé de la raison et de la vie. Jamais il ne tente de se duper. C'est un monde noir, ou plutôt gris, que le sien, animé par les seules puissances physiques et matérielles. Cette lucidité autant que son génie de styliste expliquent son immense influence, plus grande peut-être hors de France qu'en France, et font de lui le représentant le plus accompli de l'école réaliste, le plus durable aussi sans doute.
MICHEL MOURRE.

     ¶ « Il est certainement un des plus francs conteurs de ce pays, où l'on fit tant de contes et si bons. Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l'écrivain français, d'abord la clarté, encore la clarté et enfin la clarté. Il a l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il écrit comme un bon propriétaire normand, avec économie et joie. » Anatole France, 1887.¶ « Que voulez-vous qu'on dise de ce conteur robuste et sans défaut, qui conte aussi aisément que je respire, qui fait des chefs-d'oeuvre comme les pommiers de son pays donnent des pommes, dont la philosophie est nette comme une pomme ? Que voulez-vous qu'on dise, sinon qu'il est parfait ? » Jules Lemaitre, 1889. ¶ « L'homme le plus sain et l'esprit le plus net... Ce talent savoureux, clair, robuste comme la joie. » Mallarmé, 1893. ¶ « S'il a été, dès la première heure, compris et aimé, c'était qu'il apportait à l'âme française, les dons et les qualités qui ont fait le meilleur de la race. On le comprenait, parce qu'il était la clarté, la simplicité, la mesure et la force... Il était de la grande lignée que l'on peut suivre depuis les balbutiements de notre langue jusqu'à nos jours ; il avait pour aïeux Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, les forts et les clairs, ceux qui sont la raison et la lumière de notre littérature. » Émile Zola, 1893. ¶ « Nombre des courts récits de Maupassant sont d'un métier admirable, d'une extraordinaire habileté de présentation et d'une langue très rare. On pourrait les prendre comme modèle… Ce qui nous retient de considérer Maupassant comme un vrai maître, c'est, je crois, l'inintérêt total de sa propre personnalité. » André Gide. ¶ « Je tiens Maupassant pour un de nos grands conteurs-nés, un peu court de souffle, un peu monocorde, mais excellent écrivain, fabulateur ingénieux, incomparablement maître de son métier, sachant toujours se tenir aux frontières du réalisme et de la poésie, et qui a plusieurs fois prouvé magistralement qu'il possédait le sens tragique dans la vie quotidienne... » Roger Martin du Gard.
     RÉF : A. Lombroso, Souvenirs sur Maupassant. Sa dernière maladie, sa mort, Rome, 1906. - É. Maynial, La Vie et l'oeuvre de Maupassant, Paris, 1906. - L. Thomas, La Maladie et la mort de Maupassant, Bruges, 1906. - P. Mahn, G. de Maupassant, sein Leben und seine Werke, Berlin, 1908. - Agnès Riddel, Flaubert and Maupassant (thèse), Chicago, 1920. - G. de Lacaze Duthiers, G. de Maupassant, son œuvre, Paris, 1927. - René Dumesnil, Guy de Maupassant, Paris. 1933. - G. Delpierre, Étude psychopathologique de Maupassant (thèse méd.), Paris, 1939. - Joseph Gabel, Génie et folie chez G. de Maupassant (thèse méd.), Paris, 1942. - Artine Artinian, Maupassant Criticism in France, 1880-1940, New York, 1941. - Paul Morand, Vie de G. de Maupassant, Paris, 1942. - L. Gaudefroy-Demombynes, La Femme dans l'œuvre de Maupassant (thèse), Paris, 1942. - Ronald de Levington Kirkbride, The private life of G. de Maupassant, New York,1947.


  • Dictionnaire des biographies, t. 5. Le XIXe siècle, Jean-Maurice BIZIÈRE, Jean-Claude DROUIN, Michel KOSZUL, Roland MARX, André-Jean TUDESQ, Pierre VAYSSIÈRE, Paris, Armand Colin, Cursus, 1994, p.157-158.
MAUPASSANT Guy de (1850-1893). Ce conteur pessimiste, animé d'une verve âpre et sarcastique, est, en France, le maître de la nouvelle. Il naquit en Normandie au château de Miromesnil et mena une vie joyeuse tout en occupant un emploi de fonctionaire dans un bureau après 1870. Ses débuts littéraires furent conduits par Gustave Flaubert*, lié à sa famille. Boule de suif, qu'il publia en 1880 dans Les Soirées de Médan, un recueil collectif du naturalisme, ouvrit sa carrière littéraire marquée par quelque trois cents nouvelles inspirées d'une esthétique réaliste. La Normandie lui servit souvent de cadre (Les Contes de la Bécasse, 1883) autant que les milieux parisiens dont il dénonça la médiocrité (Les Soeurs Rondoli, 1884) ou les travaux bureaucratiques (La Parure, l'Héritage). Il publia de nombreux contes et nouvelles dans des journaux entre 1880 et 1890, réunis ensuite dans des publications comme Les Contes du jour et de la nuit, 1885.
     Il publia aussi des romans, mais excella dans le récit court. Il essaya aussi, mais sans grand succès, le théâtre. A la feuille de rose, Maison turque (1875), jouée en privé, ou La Paix du ménage, qui devait être jouée au Français en 1893.
     Des troubles nerveux, dus à la syphilis qui le rongeait, influèrent sur son oeuvre, marquée par une vision plus pessimiste (Une vie, 1883), la hantise de la mort (Fort comme la mort, 1889), ou des hallucinations (Le Horla, 1887) ; de même L'Auberge, une nouvelle évoquant la solitude rendant fou un jeune montagnard. Après dix-huit mois d'internement, Maupassant mourut à Paris en 1893. De nombreux films furent tirés de son oeuvre et de multiples traductions le rendirent plus célèbre à l'étranger qu'en France.


  • Dictionnaire des littératures française et étrangères, sous la direction de Jacques DEMOUGIN, Paris, Larousse, 1985, rééd. 1994, p.981-982.
MAUPASSANT (Guy de), écrivain français (Château de Miromesnil 1850 - Paris 1893). Autour de lui ont fleuri les « images d'Épinal » : une facilité, une limpidité factices se sont attachées à son existence - on le confond aisément avec un heureux canotier de Renoir - et à son oeuvre. Rien ne fut aisé pourtant et la transparence appartient peu à l'univers de Maupassant. Son père, hobereau galant, prèfère la vie parisienne au paisible manoir normand et se sépare bientôt de sa femme qui a la garde de leurs deux fils. Laure est cultivée, fine, torturée. Guy de Maupassant joue avec les petits paysans : son premier contact avec la nature est heureux et il ne l'oubliera jamais. Celui avec la société l'est moins : la vie d'un collège religieux, le petit séminaire d'Yvetot, convient mal à un enfant et à un adolescent habitué à une certaine liberté de mouvement et de pensée ; il fugue, écrit des satires contre ses professeurs, se fait renvoyer. Il termine sa scolarité à Rouen, et Flaubert, un ami de sa famille, lui tient lieu de père spirituel affectionné. Alors qu'il songe à entreprendre des études de droit, le jeune homme est réquisitionné et doit faire la guerre, c'est-à-dire fuir avec l'armée devant les Prussiens ; il n'acceptera jamais les atrocités absurdes, les meurtres gratuits et impunis, l'occupation qui révèle la veulerie des uns, l'héroïsme des autres, éléments que l'on rencontre dans de nombreux contes où l'inhumanité est toujours soulignée (le Père Milon). Libéré, il obtient un emploi au Ministère de la Marine et songe à écrire. Flaubert, qui est « une sorte de tutelle intellectuelle » pour son jeune élève (avant que celui-ci ne voie en lui, dans des études qu'il lui consacrera, le maître de « l'accouplement du style et de l'observation modernes »), rature des essais, lui fait reprendre sans cesse son travail de correction et ne l'autorise pas encore à publier. Le dimanche, Maupassant oublie sa morne vie quotidienne et va canoter au bord de la Seine, moments joyeux dont l'oeuvre porte trace (Mouche). Cette vie durera dix ans, marquée par l'ennui de la vie laborieuse, par les retrouvailles avec un paysage apaisant, par les indices précoces d'une maladie qui s'approfondira et surtout par l'amitié intransigeante du grand écrivain et par la formation qui en découle : un regard ne se posant que sur l'essentiel, un style sans redondance et qui élague. En 1880, Maupassant, faux novice donc, participe au recueil des Soirées de Médan et publie Boule de suif : c'est aussitôt le succès. Mais Des vers, un recueil poétique qui fait scandale, échoue : désormais Maupassant se consacre à la prose. Il accepte les propositions alléchantes des journaux (il collabora essentiellement au Gaulois), il abandonne le ministère, acquiert notoriété et richesse. Il brûle ses vaisseaux ; il n'a que dix ans pour voyager (surtout à bord de son yacht et en Afrique du Nord) et pour édifier une oeuvre importante : trois cents contes qu'il réunit en une quinzaine de recueils comme la Maison Tellier (1881), les Contes de la bécasse et Miss Harriet (1884) ou la Petite Roque (1886) ; deux cents chroniques qui font de lui un des plus importants journalistes littéraires de son temps ; six romans dont Une vie (1883), Bel-Ami (1886), Mont-Oriol (1887) et Notre coeur (1890) ; des nouvelles, sans compter les journaux de voyage (Au soleil, 1884 ; Sur l'eau, 1888 ; la Vie errante, 1890) et quelques pièces de théâtre (Histoire du vieux temps, Musotte, la Paix du ménage). Il prend même le temps de remanier ses textes et de les polir. Pendant ce temps, la maladie s'installe, le talonne, déploie ses divers symptômes (névralgies, insomnies, hallucinations). Qu'est-elle au juste ? Un composé de syphilis héréditaire ou acquise ? Ou le développement d'une maladie mentale avec pour noyau l'image d'une mère suicidaire (Hervé, le cadet, finira tôt dans la démence) ? La souffrance triomphe, interrompt l'activité littéraire : tentative de suicide, délires, internement dans la clinique du docteur Blanche. La folie et ses avatars foudroient Maupassant, semblant justifier ce propos qu'il aurait tenu à Heredia : « Je suis entré dans la vie comme un météore et j'en sortirai par un coup de foudre. »
     Le réaliste. Si Maupassant énonça un dessein, ce fut celui de peindre ses contemporains. Il fréquenta Zola, et peut, bien qu'il se soit écarté assez vite des écoles, compter à juste titre parmi les écrivains naturalistes. Il fit même œuvre de théoricien dans son étude le Roman (souvent appelée inexactement, et il s'en plaignait, « Préface de Pierre et Jean ») où il définit son esthétique basée sur une observation minutieuse qui ne refuse cependant pas une interprétation personnelle : l'essentiel consiste en effet dans le choix des détails signifiants, la mise en forme des éléments retenus, la composition enfin. L'écrivain est un regard scrutateur qui rend compte des sociétés qu'il connaît et qui met en évidence, mais sans insistance, les lois qui les gouvernent. Il sera ainsi un excellent peintre de la paysannerie normande dont il montre la malice et la dureté (la Bête à Maît' Belhomme, Toine). La cupidité proverbiale du paysan cauchois prend corps et, malgré des conséquences souvent dramatiques, ne semble jamais caricaturée ; c'est que Maupassant se souvient de son enfance, truffe ses récits d'un savoureux patois toujours compréhensible et trouve souvent dans des faits divers l'anecdote qui sert d'armature à ses récits. Il ne s'écarte pas davantage d'une réalité familière ni ne tombe dans l'invraisemblance - autre exigence théorique - lorsqu'il évoque l'univers étriqué, bruissant d'illusions continuellement massacrées, des petits bourgeois (En famille) et de leurs jolies épouses qui cultivent un bovarysme sans espoir (la Parure). Petits aristocrates déchus, notables de province, rentiers, artisans, tous les niveaux sociaux sont explorés. Maupassant semble moins mettre l'accent cependant sur quelques univers privilégiés que sur un phénomène : la cruauté. Maints éléments de sadisme apparaissent dans ses contes dont les fins sombres, si nombreuses, ont contribué à lui donner la réputation d'un pessimiste. Le conte met en scène bourreaux et victimes sans s'adonner au pathétique : aucune lamentation donc, parfois uniquement un trait d'ironie amère comme échappé d'une plume retenue. L'élément moteur de la persécution s'avère souvent une combinaison d'avarice et de bêtise : nul doute que Maupassant n'ait médité les leçons du Flaubert de Bouvard et Pécuchet et du Dictionnaire des idées reçues ; il traque comme innocemment la stupidité, mais c'est pour en révéler le pouvoir dangereux. C'est ainsi qu'il fouille l'envers du conformisme à visage serein, qu'il montre combien la bonhomie anodine peut recéler de haine ou de mépris hargneux. Il insiste sur le fonctionnement de la mauvaise foi (Boule de suif) qui permet de torturer ingénument certaines minorités d'opprimés silencieux, parmi lesquels les infirmes (l'Aveugle), les vieillards (Une famille) ou les animaux improductifs (Pierrot, Coco). On trouve, en filigrane, la dénonciation des aspects pernicieux d'une société impitoyable qui martyrise et humilie en toute bonne conscience, une critique, par exemple, du mariage d'intérêt, et dans tous les milieux (les Sabots, Première Neige), ou d'une loi qui fait de l'épouse une semi-esclave (l'Inutile Beauté). Ceci n'empêchant pas la mythologie traditionnelle de se déployer dans une Œuvre qui présente la coquette (Pétition d'un viveur), la femme fatale (l'Inconnue), la mégère (le Parapluie), la sensuelle indigène (Allouma) : mais, en général, il existe chez Maupassant une certaine « pitié pour les femmes » qui explique ses contes souriants sur l'adultère (Joseph), presque tendres sur l'amour impossible (la Rempailleuse) ou la prostitution (Mlle Fifi) et compréhensifs sur l'infanticide (Rosalie Prudent). Car Maupassant ne craint pas de violer les tabous ; il évoque l'inceste (l'Ermite), le parricide (Un parricide), l'homosexualité (la Femme de Paul), la bâtardise aussi (l'Aveu), thème majeur comme celui de la paternité incertaine et de ses affres (M. Parent) ; bref, il met le doigt sur les plaies d'un monde cynique et certaines pages de Bel-Ami (sur le colonialisme, la spéculation ou le journalisme) peuvent atteindre la satire. Mais le problème du mal n'est pas seulement posé en termes sociaux. Ce qui brise une existence peut être un destin mauvais, un fatum à chape de plomb (Une vie) ; plus souvent encore, l'interrogation reste béante : comment expliquer, entre autres, la jouissance de détruire ? Maupassant s'est penché sur la perversion ou la perversité, comme bon nombre de naturalistes fascinés par les mécanismes pathologiques du psychisme ; il cherche la source du dérèglement qui conduit un esprit intelligent à se délecter de crimes sordides (Fou, Moiron) et, comme il s'interroge sur la frontière incertaine qui sépare la normalité de la folie, il aboutit, sur le plan esthétique, au fantastique.
     Le fantastique. L'hypnose est alors à la mode ; les magnétiseurs ont du succès et Maupassant suit les cours de l'aliéniste Charcot à la Salpêtrière ; il étudie si bien les diverses aberrations de l'esprit qu'on a pu dire de ses contes qu'ils offraient un tableau complet de nosographie psychiatrique. Mais il s'agit moins pour lui de faire des monographies, de brosser quelques études de cas comme la neurasthénie (le Père Amable), l'obsession (Un vieux), la phobie (Voyage de santé), la débilité (Berthe), le fétichisme (la Chevelure) ou la nécrophilie (la Tombe), que de cerner la voie qui conduit à la folie, le basculement hors de la rationalité courante qui est d'ailleurs remise en cause. Comme bon nombre de ses contemporains, en effet, Maupassant ne veut plus croire aux vertus du positivisme ; il s'étonne des prétentions scientifiques de Zola, déplore que « la science », de jour en jour, recule les limites du merveilleux », médite sur l'éventuelle existence d'extraterrestres (l'Homme de Mars), songe à la médiocrité de nos sens et fait l'éloge de la folie (Mme Hermet) ou du mystère propice à l'imagination et à la poésie ; il va donc ouvrir en grand « ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent, selon Nerval, du monde invisible » et, comme lui, il finira par sombrer. C'est donc ici que se situe le fantastique, même si l'auteur utilise les procédés traditionnels d'un genre qui a déjà ses maîtres (Hoffmann, Gautier), comme l'utilisation d'un je de narration. Procédé vraiment ? Comment Maupassant n'aurait-il pas connu de l'intérieur cette horreur de se sentir mourir ? Il transcrit donc les soubresauts d'une conscience qui se voile peu à peu, entraînée par un flot tout-puissant. Ses héros ont en partage le goût de la solitude et de la nuit pour laquelle il ressent un attrait irrésistible et ils apparaissent comme des sages désenchantés et sereins que l'angoisse va lentement ravager. Toujours un processus de dégradation irréversible est montré, comme une noyade, qui n'est pas sans terreur ni sans volupté. L'eau, du reste, est un élément souvent associé à la dissolution de l'individu et l'un des premiers contes de Maupassant (Sur l'eau) évoque l'envoûtement par une liquidité troublante. Ainsi la rivière, mais aussi bien les marais ou la mer, surfaces miroitantes, recèlent la mort. Derrière l'apparence limpide gît l'inconnu dangereux qui peut à tout moment vous engloutir. Le paradis cache un enfer glauque ; la Seine, la « seule passion » de Maupassant, son « absorbante passion pendant dix ans », suscite cette exclamation « Ah ! la belle, calme, variée et puante rivière pleine de mirages et d'immondices » ; elle devient pour lui « symbole de l'éternelle illusion ». Nous retrouvons l'envers d'un décor, cette traversée des apparences que l'auteur avait désirée pour montrer, en témoin lucide, le vrai visage des hommes, mais dont il devient une victime impuissante ; il s'agit moins alors d'un dévoilement actif que d'un passage progressif et passif de l'autre côté d'un miroir au tain mortel. L'eau donc, la femme également (Maupassant indique le parallèle, il les voit toutes deux attirantes et perfides), les objets les plus insignifiants, peuvent ainsi posséder un pouvoir maléfique, et c'est le propre de ce fantastique que de se déployer dans un univers familier, que d'apparaître, selon la formule de M.-C. Bancquart, non pas « comme l'expression de minutes exceptionnelles, mais comme une émergence de la vie de tous les jours, un possible parfaitement plausible ». On voit alors l'individu se vider peu à peu de sa vie au profit d'un accroissement prodigieux de celle du monde inanimé ; les meubles (Qui sait ?) dansent devant un héros terrassé ; l'invisible prend vie et, comme le Horla, dévore lentement, en vampire, sa proie vivante. Destruction par une réalité extérieure menaçante, ou autodestruction par la dissociation d'un moi devenu trop fragile et friable ? La dissémination de l'identité, et en particulier le dédoublement de personnalité qui suscite des hallucinations et qui va l'engloutir, est aussi, paradoxalement, pour Maupassant, à la base de la création littéraire.
     Écrire. Ce qui fait la force et toute la misère de l'écrivain, c'est qu'il est « acteur et spectateur de lui-même et des autres » ; il possède cette « seconde vue » qui fait de lui comme un extralucide ; or cette faculté qui a tant servi le naturaliste - celui qui sait voir - est source de tourments et débouche sur le désespoir. Impossibilité de l'unité d'abord pour celui qui n'est qu'un reflet de lui-même et un reflet des autres, voué à se regarder sentir, agir, aimer, penser, souffrir - et l'on peut noter que Maupassant, comme pour assumer cette fragmentation, a parfois utilisé des pseudonymes, Maufrigneuse et Valmont en particulier - ; découverte du néant ensuite qui corrompt toute entreprise. La mort est souveraine dans cette oeuvre où ne manquent pas les accents nihilistes (qu'on décèlera plutôt dans les romans à cause de leur ampleur, car ils sont, comme les chroniques, plus explicites). La tragédie sous ses diverses modalités - sociales, familiales, fatales - détruit toute créature dont la vie n'est plus qu'une sinistre et dérisoire comédie. Le temps, par exemple, est toujours conçu comme dissolvant : il n'y a jamais d'avenir chez Maupassant, seulement la certitude du corps qui se défait, la répétition et l'aggravation des mêmes maux. C'est que nous sommes tous des prisonniers « condamnés à traîner le boulet de notre rêve sans essor ». Derrière le sentiment de liberté se dissimule le piége, derrière l'amour l'instinct de reproduction (c'est la leçon désabusée de Schopenhauer, qui a beaucoup influencé le XIXe s. finissant et que Maupassant avait lu). Par cette vision tragique, par un spleen profond aussi, par sa tentative d'échapper à l'ennui ou à la maladie grâce à la morphine ou à l'éther (dont il fait l'apologie dans Rêves), par son goût parfois du raffinement sophistiqué (les orchidées d'Un cas de divorce) ou la revendication du droit au suicide comme forme de dandysme ou de philosophie (l'Endormeuse), Maupassant peut se situer dans le courant de la Décadence. Il s'en écarte pourtant par tout ce qui témoigne de l'influence de Flaubert : sa langue concise, sa syntaxe claire, son lexique épuré (il a critiqué le « vocabulaire bizarre, compliqué, nombreux et chinois » des Goncourt), dans lesquels on a même pu voir des indices de classicisme. Il s'en éloigne également par son absence de complaisance ; il feint de ne rien prendre au sérieux et, sur le monde plein de violence qu'il fait naître, se profile son imperceptible sourire. Mais la discrétion du narrateur n'atteint jamais le degré zéro de l'impassibilité ; si Maupassant a vanté l'impersonnalité de Flaubert, s'il y tend lui-même, dans les contes, cependant, les marques de la narration restent visibles, soit par la présence avouée d'un narrateur, soit par de fréquentes notations d'humour. Maupassant est souvent un écrivain narquois qui sait jouer du point de vue ou de son ambiguïté (avec le recours, par exemple, au style indirect libre, autre héritage de Flaubert) ; il excelle à la moquerie subtile et utilise toutes les ressources de la gamme comique, de la farce triviale au léger persiflage en passant par l'ironie glacée. Il n'empêche que chez lui le grotesque s'allie parfaitement au tragique ; la distance que prend l'auteur accentue même la cruauté du conte qui fonctionne comme une machine infernale. Maupassant, c'est peut-être avant tout cette violence froide, qui ne répudie cependant pas les touches de poésie (dans la description des paysages normands), ou de mystère, les notations pittoresques ou malicieuses, et tourne résolument le dos au lyrisme. Cet art du drame concis, sans fioritures ni effets faciles, qui débouche sur la mort... ou le rire. Mais le rire chez Maupassant a souvent quelque chose d'inquiétant.


  • Grand Larousse universel, Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse, éd. 1984, Paris, Larousse, t. 10, de Manteau à Neyveli, 1994, p.6755.
MAUPASSANT (GUY DE), écrivain français (Château de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, Seine-Maritime, 1850 - Paris, 1893). Il fait ses études secondaires au petit séminaire d'Yvetot, d'où il est chassé, puis au lycée de Rouen, où il a pour correspondants habituels Louis Bouilhet et, surtout, Flaubert, ami d'enfance de sa mère, qui devait être son initiateur à la vie littéraire et qui demeurera le Maître aimé. Il participe à la campagne désastreuse de 1870 et, de 1872 à 1880, est employé aux ministères de la Marine puis, de l'Instruction publique : autant d'expériences que l'on retrouvera dans ses récits. Il parvient à partager sa vie entre l'écriture, les mondanités, d'innombrables aventures féminines et les voyages - en Corse (1880), en Algérie (1881), en Italie (1885 et 1889), en Angleterre (1886) - qui inspireront des chroniques et des récits réunis en volumes (Au soleil, 1884 ; Sur l'eau, 1888 ; La Vie errante, 1890). En dix ans, tout est joué : à 40 ans, il laisse plus de trente volumes de contes et nouvelles (la Maison Tellier, 1881 ; les Contes de la bécasse, 1883 ; Yvette, 1885 ; la Petite Roque, 1886 ; le Rosier de Mme Husson, 1888 ; l'Inutile Beauté, 1890), romans (Bel-Ami, 1885 ; Mont-Oriol, 1887 ; Pierre et Jean, 1888 ; Fort comme la mort, 1889), chroniques, pièces de théâtre (Musotte, 1891 ; la Paix du ménage, 1893), recueils de souvenirs et un livre, faible d'ailleurs, de poèmes, pour mourir misérablement, interné dans la clinique du Dr Blanche à Passy, victime de la folie dont il sentait venir l'approche depuis longtemps.
     En dépit d'une constitution robuste - ses exploits de canotier en témoignent -, son équilibre nerveux fut tôt menacé, mais rien ne serait plus faux que de considérer, par exemple, le Horla (1887), œuvre de pure imagination, comme un journal intime et vécu. Bien au contraire, de sa première nouvelle, Boule-de-Suif, qui assura pour une grande part le succès des Soirées de Médan et fut sa seule contribution au naturalisme en 1880, à son dernier roman, Notre cœur (1890), Maupassant demeure un modèle de lucidité, parfaitement maître de son écriture et de sa pensée, seulement soucieux jusqu'au scrupule de parvenir à ce masque de l'impersonnalité que lui avait transmis Flaubert. Il y parvint si bien que beaucoup s'y trompèrent et voulurent ne voir en lui que ce « novelliere » dont parlait avec mépris Edmond de Goncourt. Peu de réputations connurent autant d'éclipses que la sienne. Non seulement il fut de son temps, que son métier de chroniqueur lui imposait de bien connaître, mais il fut parfois une sorte de précurseur de la modernité. Il y eut bien le joyeux drille de la légende, mais il y eut surtout le disciple désespéré de Schopenhauer, étreint par l'angoisse de l'absurde, l'observateur féroce de ceux qui recherchaient, comme les décadents plus tard, l'évasion sous toutes ses formes et qui aurait tant aimé croire, comme la Rose d'Une vie (1883), que la vie n'est jamais si mauvaise ni aussi bonne qu'on croit. (> Biblio.)


  • Le Petit Robert des noms propres. Dictionnaire illustré, rédaction dirigée par Alain REY, Paris, Dictionnaires Le Robert, nouvelle édition refondue et augmentée, 1999, p.1341.
MAUPASSANT (Guy DE). Écrivain français (Château de Miromesnil, Seine Maritime 1850-Paris 1893). Après une enfance libre et heureuse en Normandie, il assista à la débâcle de 1870, puis accepta un emploi de fonctionnaire à Paris (parmi ces bureaucrates que l'on retrouve notamment dans La Parure, L'Héritage). Parallèlement à une vie sportive et joyeuse (les parties de canotage de Mouche), il fit son « apprentissage » littéraire sous la direction de Flaubert, ami de la famille, qui lui imposa les exigences de l'esthétique réaliste et lui fit connaître Huysmans, Daudet, Zola. Boule-de-Suif (1880), une des nouvelles du recueil collectif Les Soirées de Médan, détermina sa vocation de conteur et lui assura le succès. Vivant désormais de ses livres, il écrivit quelque trois cents nouvelles en dix ans, publiées dans les journaux puis dans des recueils dont les principaux sont La Maison Tellier (1881), Les Contes de la bécasse (1883), Les Soeurs Rondoli (1884), Les Contes du jour et de la nuit (1885), La Main gauche (1889) et L'Inutile Beauté (1890). Évoquant tour à tour la Normandie, la guerre de 1870, le cynisme des milieux parisiens, ces contes abordent tous les tons, de la sobriété la plus classique au comique le plus scabreux en passant par le réalisme ou le fantastique. Débordant de sensuelle vitalité, fêté partout (comme Bel-Ami, 1885), visitant sur son yacht la Grande-Bretagne, l'Italie, l'Afrique du Nord (Au soleil, 1884 ; Sur l'eau, 1888), il fut progressivement assombri par des troubles nerveux et la hantise de la mort, évolution visible dans ses six romans, de Une vie (1883) à Fort comme la mort (1889). Aux hallucinations (Le Horla, 1887) succéda le délire, et il mourut après dix-huit mois d'internement. ¶ Qu'il parle le savoureux patois normand de ses paysans ou décrive avec une précision lucide la montée de l'angoisse, Maupassant est bien le maître de la nouvelle, qui a appris à l'école de Flaubert à rechercher « la vérité choisie et expressive ». S'écartant de l'esthétique naturaliste, il veut donner de la vie une « vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même » (préface de Pierre et Jean, 1888) ; d'où un style savamment simple, des notations brèves et aiguës sur le décor et sur les personnages (paysans matois, bourgeois niais, déshérités auxquels il voue une tendresse très pudique). Le récit, souvent banal, simple come un scénario (c'est l'un des écrivains adaptés avec le plus de bonheur à l'écran) a « l'aspect, le mouvement de la vie même ».


  • Dictionnaire Hachette Édition 2003, sous la responsabilité de Ghislaine STORA, Paris, Hachette Livres, 2002, p.1011.
Maupassant Guy de (Chât. de Miromesnil, Tourville-sur-Arques, Seine-Maritime, 1850 - Paris, 1893), écrivain français. Dirigé par Flaubert (ami d'enfance de sa mère), il exprima son pessimisme dans ses 300 nouvelles naturalistes, réunies dans des recueils : la Maison Tellier (1881), Mademoiselle Fifi (1882), Contes de la bécasse (1883), Toine (1885), le Horla (1887), le Rosier de Mme Husson (1888). Boule-de-Suif parut dans le recueil collectif des Soirées de Médan (1880). Romans : Une vie (1881), Bel-Ami (1885), Pierre et Jean (1888). Il mourut de la syphilis.


  • Dictionnaire encyclopédique Auzou 2004, préface Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris, Éditions Philippe Auzou, 2003, p.968.
Maupassant (Guy de) 1850-1893 Écrivain français, ami de Flaubert et de Zola. Conteur pessimiste, très habile à décrire les paysans normands et les petits bourgeois parisiens, c'est un grand romancier naturaliste : Une vie (1883), Bel-Ami (1885), Pierre et Jean (1888), mais il est surtout célèbre pour ses 300 contes et nouvelles, dont le premier recueil, La Maison Tellier, parut en 1881. Ses dernières années furent assombries par la syphilis qui le détruisit physiquement avant d'entraîner des troubles mentaux qui causèrent son internement en maison de santé en 1892.


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