Maupassant de l'intime
Présence de l'auteur et de son œuvre dans les écrits intimes
(autobiographies, mémoires, journaux intimes et correspondance).





Cette page sera constamment nourrie de références aux écrits intimes de personnalités ayant consacré quelques lignes à Maupassant et à son oeuvre. Elle ne prétend pas se substituer aux volumes papier auxquels il est nécessaire de se reporter. Au contraire, elle a été conçue comme une invitation à la lecture, donc comme un retour au livre.


  • ARNOTHY Christine, Embrasser la vie (2001).

  • BEAUVOIR Simone de, Mémoires d'une jeune fille rangée (1958).

  • BLOY Léon, Journal (1893).

  • DAUDET Léon, Fantômes et vivants. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905 (1914).

  • GIDE André, Journal (1887-1925). [1887, 1889, 1916]

  • GONCOURT Edmond de, Journal. Mémoires de la vie littéraires (1851-1896) [Quelques extraits parmi les 167 occurrences en 1875, 1877, 1880, 1881, 1882, 1883, 1884, 1885, 1886, 1887, 1888, 1889, 1890, 1891, 1892, 1893, 1894, 1895].

  • GOURMONT Remy de, Épilogues. Réflexions sur la vie. 1895-1898 (1903).

  • GRACQ Julien, Lettrines (1967).

  • GREEN Julien, Journal [1934, 1956, 1970].

  • HARRIS Frank, Ma vie et mes amours [My Life and Loves] (1933-1936).

  • LEAUTAUD Paul, Journal littéraire.

  • MARTIN DU GARD Roger, Journal, textes autobiographiques [1901, 1906, 1916, 1917, 1918, 1919, 1921, 1922].

  • MIRBEAU Octave, La 628-E8 (1907).

  • MUGNIER abbé, Journal (1879-1939) [1892, 1896, 1904, 1917].

  • NIJINSKI Vaslav, Journal (1953).

  • PAVESE Cesare, Lettres (1924-1950). [1942, 1945].

  • PROUST Marcel, Correspondance [1890, 1897].

  • RENARD Jules, Journal (1887-1910) [1889, 1891, 1892, 1893, 1894, 1896, 1898, 1899, 1900, 1901, 1902, 1903, 1905, 1906, 1908]

  • SARTRE Jean-Paul, Les Mots (1964).

  • STOCK Paul-Victor, Memorandum d'un éditeur, 2e série (1936).

  • STORA Benjamin, Les Clés retrouvées. Une enfance juive à Constantine (2015).

  • VAN GOGH Vincent, Lettres à son frère Théo (1889).



    Christine ARNOTHY, Embrasser la vie, Paris, Fayard, 2001, p.104.
    Dans cet ouvrage autobiographique, Christine Arnothy évoque la reconnaissance littéraire obtenue après la publication de son premier livre J'ai quinze ans et je ne veux pas mourir et la fierté de ses parents, restés à Budapest.
    Ils étaient à quelques heures de voyage de Bruxelles. J'allais bientôt gagner assez d'argent pour les inviter. Il fallait trouver un petit hôtel bon marché mais propre, rapprocher Maman de « son » Paris. Mais je la voyais mal dans l'hôtel de la rue de Provence, elle en aurait difficilement supporté l'environnement. Papa aurait dit : « Nous sommes dans une nouvelle de Maupassant. » Elle aurait répondu : « Tout n'est pas littérature, mon cher. »


    Simone de BEAUVOIR, Mémoires d'une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, NRF, 1958 ; rééd. 1992.
    Ces extraits montrent l'évolution du lectorat vis-à-vis des oeuvres de Maupassant.
    Etudiant, il [le père de Simone] découvrit avec jubilation la littérature qui plaisait à son temps ; il passait ses nuits à lire Alphonse Daudet, Maupassant, Bourget, Marcel Prévost, Jules Lemaître. (p.36)
    Je passais des heures merveilleuses, au creux du fauteuil de cuir, à dévorer la collection de romans à 90 centimes qui avaient enchanté la jeunesse de papa : Bourget, Alphonse Daudet, Marcel Prévost, Maupassant, les Goncourt. Ils complétèrent mon éducation sexuelle, mais sans beaucoup de cohérence. (p.111)
    Je méprisais aussi la platitude des romans de Maupassant que mon père considérait comme des chefs-d'œuvre. Je le lui dit poliment, mais il en prit de l'humeur : il sentait bien que mes dégoûts mettaient en jeu beaucoup de choses. (p.189)



    Léon BLOY, Journal (1892-1907), Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1999, t. I, p.62.
    7 juillet 1893.
    J'apprends la mort hideuse de Maupassant. Quelques jours de bruit dans les gazettes, puis l'oubli éternel. C'est un des hommes qui m'ont fait le plus de mal.



    Léon DAUDET, Fantômes et vivants. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905 (1914), réunis dans Souvenirs et Polémiques, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1992, p.30-32.
         Bien qu'en dehors des Soirées de Médan, où il figurait sa Boule de suif, il fût peu édité chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d'esprit comme un campagnard et généralement silencieux. Il ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà il se frottait aux médecins comme à de merveilleux thaumaturges. Ils les questionnait longuement dans les embrasures de portes et dans les antichambres. C'était le temps du « document humain ». On disait : « Guy – tout le monde l'appelait Guy – est très consciencieux. Il se renseigne quant à certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. » Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j'ai toujours pensé que son détraquement cérébral avait débuté beaucoup plus tôt qu'on ne l'avait cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité. Flaubert, impitoyable bourreau du style et qui passa son existence à se martyriser lui-même dans son sinistre pavillon de Croisset [...], guidait les débuts de Maupassant. Il le soumettait à ces vains exercices d'assouplissement littéraire qui ne sauraient former l'écrivain, car les tempéraments sont plus forts que tout, heureusement. Il le contraignait à remettre « cent fois sur le métier » ces histoires normandes, drues et salées, qui firent la première réputation du pauvre Guy. Il l'adorait expansivement comme il faisait tout, mais lui tourneboulait l'entendement de plus d'une manière, l'exhortait à la chasse aux conjonctions et aux mots répétés, à la pêche de la phrase musicale, à l'effort et au supplice de la perfection. L'autre était un gobeur, un de ces collégiens prolongés, comme il y en a tant, et qui jettent leur gourme aux approches de la quarantaine. Les tours que lui jouait son tréponème furent certainement amplifiés par l'absurde discipline de Flaubert, par l'usage immodéré du fameux « gueuloir ». [...]
         Maupassant réagissait par ses biceps et par ses anecdotes galantes, à double figuration de bonnes et de dames du monde, à double décor de soupente et de salon. Il n'avait pas encore publié Sur l'eau, ce cri déchirant d'une sincérité dévastée par le mal. Quand il avait fini de turlupiner ses chers docteurs, il se réfugiait auprès d'une petite dame blonde dont j'ai oublié le nom et lui contait fleurettes – mais quelles fleurettes ! – tout bas, avec un air tendu de maniaque.
         Ayant su que je me destinais à la médecine et que je fréquentais chez le docteur Charcot, il m'entreprit un certain soir sur l'hydrothérapie, qui lui tenait fort à coeur et lui paraissait destinée à remplacer tout autre remède. Il avait entendu parler d'un certain jet glacé sur la nuque, en usage, je crois, à Divonne, auquel ne résistait aucune névralgie oculaire. Je dus répondre péremptoirement, avec une incompétence parfaite, mais la fierté d'être interrogé, moi, simple étudiant de première année, par le pauvre Guy. On distinguait dès cette époque à l'oeil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s'absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c'était surtout l'imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Je n'ai nullement été surpris d'apprendre par la suite que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes dont on raconte ensuite, en exagérant, qu'elles ont causé la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes de plus en plus noires, allant du salon au cabanon !
         Fils intellectuel de Flaubert et du même tiroir littéraire, Maupassant ne devait rien à Zola, ce qui n'empêcha pas Zola de le colloquer parmi ses disciples, avec une voracité de père Saturne.



    André GIDE, extraits du Journal (1887-1925), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, 1996, p.5, 41, 42, 73, 91, 104, 921.
    octobre 1887
    Mardi
    Livres à lire : Revue des Deux Mondes [...]
    Du Guy de Maupassant - du Gyp - du Byron.

    1889
    Lu depuis la rentrée ou plutôt depuis mon passage du baccalauréat : [...]
    Contes du jour et de la nuit, Guy de Maupassant [...]

    15 au 17 février : Une vie, Guy de Maupassant

    27 février : [...]
    La Petite Roque, Maupassant
    Boule de suif, Guy de Maupassant [...]

    Choses lues : [...]
    Clair de lune, Guy de Maupassant
    Toine, Guy de Maupassant
    Premiers contemporains (Huysmans, Guy de Maupassant, Ohnet, etc.), Lemaitre.
    Miss Harriet, Guy de Maupassant
    La Main gauche, Guy de Maupassant
    Mademoiselle Fifi, Guy de Maupassant.

    9 juin
    Livres à emporter pour les vacances.
    Contemporains              J. Lemaitre, 3 vol. x
    [...]
    Miss Harriet                 Maupassant
    [...]
    Fort comme la mort      Maupassant x
    [...]
    Mademoiselle Fifi        Maupassant x

    juillet 1889 - Notes d'un voyage en Bretagne
    Mon esprit, reposé par la nuit, était plus alerte, plus lucide, plus actif ; pour l'occuper j'avais pris Fort comme la mort. J'ai beaucoup pensé, beaucoup vu, beaucoup lu.

    Feuillets
    Choses lues (vacances de fin de philosophie)
    Juillet
    10-11 juillet : La Maison Tellier, Maupassant. [...]
    Bretagne [...]
    Fort comme la mort, Maupassant.

    samedi 29 janvier 1916
    Retour à Auteuil à 8 heures. Domi. vient après dîner.
    Je lis un conte de Maupassant (« Le Parapluie »), lecture coupée par le bruit des (ou du) zeppelin(s).



    Edmond de GONCOURT, extraits du Journal. Mémoires de la vie littéraire (1851-1896) [1875 à 1896].
    1875
    Dimanche 28 février
    On admire chez Flaubert la poésie de l'anglais Swinburne, quand Daudet s'écrie :
    « Mais à propos, on le dit pédéraste ! On raconte des choses extraordinaires de son séjour à Etretat, l'année dernière...
    - Il y a plus longtemps que cela, il y a quelques années, reprend le petit Maupassant, j'ai un peu vécu avec lui dans le temps...
    – Mais en effet, s'exclame Flaubert, est-ce que vous ne lui avez pas sauvé la vie ?
    – Pas entièrement, répond Maupassant, je me promenais sur la plage, j'entends les cris d'un homme qui se noie, j'entre dans l'eau... Mais une barque avait pris l'avance et l'avait déjà repêché... Il s'était baigné complètement ivre... Voilà toutefois qu'au moment où je sortais de l'eau, mouillé jusqu'à la ceinture, un autre Anglais, qui habitait le pays et qui était son ami, vint me remercier très chaudement.
    « Le lendemain, je recevais une invitation à déjeuner. Un logis bizarre, une façon de chaumière contenant de très beaux tableaux et avec une inscription au-dessus de la porte d'entrée, que je ne lus pas d'abord, et un grand singe gambadant là-dedans... Un déjeuner ! Je ne sais pas ce que j'ai mangé ; tout ce que je me rappelle, c'est qu'à propos d'un poisson dont je demandais le nom, le propriétaire me répondit avec un sourire étrange que c'était de la viande, et impossible d'en savoir plus ! Il n'y avait pas de vin, on ne buvait que des liqueurs fortes.
    « Le propriétaire, un nommé Powel, était, à ce qu'on dit à Etretat, le fils d'un lord d'Angleterre, qui se dissimulait sous le nom de sa mère. Quant à Swinburne, figurez-vous un petit homme au bas de la figure fourchu, un front d'un hydrocéphale, à la poitrine complètement comprimée, agité d'un tremblement, qui faisait danser la danse de Saint-Guy à son verre, et parlant toujours avec l'air d'un fou.
    […]
    « Swinburne parle très bien le français. Il a une érudition immense. Il a l'air de savoir tout. Ce jour-là, il nous a dit un tas de choses curieuses sur les serpents, nous confiant qu'il faisait devant eux des stations de deux ou trois heures pour les observer. Puis il nous traduisit quelques-unes de ses pièces, mettant à la traduction un chien extraordinaire. C'était très beau.
    « Powel n'est pas non plus tout le monde ; il a rapporté d'Islande une collection d'anciennes musiques très extraordinaires.
    « Cet intérieur, au fond, m'intriguait. J'acceptai un second déjeuner. Cette fois, le singe me laissa tranquille ; il avait été pendu quelques jours avant par le petit domestique ; et Powel faisait chercher un énorme bloc de granit pour mettre sur sa tombe et y creuser une grande vasque, où les oiseaux trouveraient de l'eau pluviale pendant la sécheresse. A la fin du dîner, il me fit boire d'une liqueur qui me grisa à plat. Mais aussitôt, pris de peur, je me sauvai à l'hôtel, où je dormis d'un sommeil de plomb toute la journée.
    « Enfin, j'y retournai une dernière fois pour être fixé, pour m'assurer si je n'avais pas affaire à des excentriques ou à des pédérastes. Je leur montrai l'inscription, où il y avait : Chaumière de Dolmancé, et leur demandai s'ils savaient que ce nom de Dolmancé, c'était le nom du héros de la Philosophie du boudoir. Ils me répondirent affirmativement. « Alors, c'est l'enseigne de la maison ? leur dis-je. – Si vous le voulez », répondirent-ils avec de terribles figures. J'étais fixé, je ne les revis plus.
    […]
    « La maison était pleine de bruits étranges, d'ombres sadiques ; et une nuit, on vit et on entendit Powel poursuivre un nègre dans le jardin à coups de revolver. C'étaient de vrais héros du Vieux, qui n'auraient pas reculé devant un crime. Puis cette maison mystérieusement vivante tout à coup se taisait, tout à coup était vide. Powel disparaissait des mois et on ne savait pas comment il s'en était allé. On ne l'avait pas vu prendre de voiture, on ne l'avait pas rencontré sur les chemins. »

    1877
    Lundi 16 avril
    Ce soir, Huysmans, Céard, Hennique, Paul Alexis, Octave Mirbeau, Guy de Maupassant, la jeunesse des lettres réaliste, naturaliste, nous a sacrés, Flaubert, Zola et moi, sacrés officiellement les trois maîtres de l'heure présente, dans un dîner des plus cordiaux et des plus gais. Voici l'armée nouvelle en train de se former.

    Jeudi 31 mai
    Ce soir, dans un atelier de la rue de Fleurus, le jeune Maupassant fait représenter une pièce obscène de sa composition, intitulée Feuille de rose et jouée par lui et ses amis.
    Je me demandais de quelle belle absence de pudeur naturelle il fallait être doué pour mimer cela devant un public, tout en m'efforçant de dissimuler mon dégoût, qui aurait pu paraître singulier de la part de l'auteur de La Fille Elisa. Le monstrueux, c'est que le père de l'auteur, le père de Maupassant, assistait à la représentation.
    Cinq ou six femmes, entre autres la blonde Valtesse, se trouvaient là, mais riant du bout des lèvres par contenance, mais gênées par la trop grande ordure de la chose. Lagier elle-même ne restait pas jusqu'à la fin de la représentation.
    Le lendemain, Flaubert, parlant de la représentation avec enthousiasme, trouvait, pour la caractériser, la phrase : « Oui, c'est très frais ! » Frais, pour cette salauderie, c'est vraiment une trouvaille.

    1880
    Dimanche de Pâques, 28 mars
    Maupassant vient nous chercher en voiture à la gare de Rouen, et nous voici reçus par Flaubert en chapeau calabrais, en veste ronde, avec son gros derrière dans son pantalon à plis et sa bonne tête affectueuse.

    Vendredi 14 mai
    Oh ! le triste et navrant enterrement qu'a eu mardi Flaubert – et ce qui va suivre... Le gendre-neveu, qui a ruiné Flaubert, n'est pas seulement un malhonnête homme commercialement parlant, mais un escroc, reprenant une pièce de vingt francs, qu'il avait été chargé par le mort de porter au serrurier – mais un voleur au jeu. Et la nièce, les petits boyaux de Flaubert, Maupassant dit qu'il ne peut se prononcer sur elle. Elle a été, est et sera un instrument inconscient entre les mains de sa canaille de mari, qui a sur elle la puissance que les coquins ont sur les honnêtes femmes.
    Enfin, voici ce qui s'est passé après la mort de Flaubert. Commanville parle tout le temps de l'argent qu'on peut tirer des oeuvres du défunt, a des revenez-y si étranges aux correspondances amoureuses du pauvre ami, qu'il donne l'idée qu'il serait capable de faire chanter les amoureuses survivantes. Et force caresses à Maupassant, mêlées d'espionnage, d'une surveillance de véritable agent de police. Cela jusqu'au lundi, où il disparaît, où il a besoin d'aller à Rouen, pendant que Maupassant met dans la bière avec Pouchet le corps de Flaubert, déjà en décomposition. Le soir de l'enterrement, aussitôt après le dîner, où dînaient de Heredia et Maupassant et où, par parenthèse, Commanville se coupait très élégamment sept tranches de jambon, il mène Maupassant dans le petit pavillon du jardin et là, le retient une grande heure, le tenant par les mains dans de fausses effusions de tendresse, le gardant littéralement prisonnier – lui, malin, qui voulait s'en aller, se doutant de quelque chose. Pendant ce, Mme Commanville prenait à part, sur un banc du jardin, Heredia, lui disait que Maxime du Camp ne lui avait pas même envoyé un télégramme, que d'Osmoy était un hanneton, que Zola et Daudet ne l'aimaient pas, enfin que moi, elle me regardait comme un galant homme, mais qu'elle ne me connaissait pas, que dans ces tristes circonstances, elle avait besoin du dévouement d'un homme du monde, qui la représentât et la défendît contre les gens de sa famille ; et cette femme, que Maupassant n'avait pas vue pleurer une seule fois, se mettait à fondre en larmes dans un tendre abandon, qui rapprochait si étrangement sa tête de la poitrine de Heredia, qu'il disait avoir eu la pensée que si dans le moment, il avait fait un mouvement, elle se serait jetée dans ses bras. Et la scène continuait, et la femme dégantait et laissait pendre sa main sur le dossier du banc, si près de la bouche de Heredia qu'elle semblait solliciter un baiser. Est-ce de l'amour vrai, cela, tout à coup, dans l'âme déchirée et amollie d'une femme, pour un homme qu'elle voit et recherche depuis quelque temps ? N'est-ce pas plutôt une espèce de comédie amoureuse, imposée par le mari à sa femme pour avoir à merci une âme honnête et jeune, que la perspective troublante de la possession pourrait amener à tremper dans les filoutages contre l'autre branche héritière ?
    Ah ! mon pauvre Flaubert ! Voilà autour de ton cadavre des machines et des documents humains, dont tu aurais pu faire un beau roman provincial !

    Vendredi 19 novembre
    Une phrase qui est tout Taine. Le petit Maupassant lui demandant de faire partie de la société pour l'érection d'une statue à Flaubert : – « Je veux bien, mais je n'irai pas, je dois vous prévenir que je n'ai jamais le temps de me déranger. »

    1881
    Samedi 9 avril
    Aujourd'hui, à la sortie de la séance pour l'érection d'un monument à Flaubert, je vais dîner avec Tourgueniev et de Maupassant chez une vieille amie de Flaubert, Mme Brainne, dont l'ample beauté produit sur moi un peu de l'intimidation de femmes géantes de baraques.

    1882
    Samedi 21 janvier
    Au chemin de fer, je rencontre Guy de Maupassant, et comme je lui demande si la blessure qu'il s'est faite au doigt en dévissant un revolver va mieux, il me raconte que c'est un coup de revolver d'un mari qu'il a détourné. Hier, Zola me disait de lui qu'il était horriblement menteur.

    Samedi 4 février
    Scholl aurait dit sérieusement à Maupassant qu'il allait quitter la politique et faire du roman, mais qu'il était indécis s'il fallait faire du roman d'observation à la Balzac ou du roman d'aventures à la Ponson du Terrail... qu'au fond, le premier n'avait guère plus de vingt admirateurs comme lui, tandis que l'autre roman, il n'y avait pas de petite ville, de village, où il ne fût lu. Oh ! le bon homme de lettres – et le triste idéal qu'a cette basse cervelle !

    Vendredi 17 février
    La sale hypocrisie de ces journalistes parisiens ! A propos de La Faustin, dans une phrase pudibonde, Chapron, le chroniqueur de L'Evénement, ne disait-il pas que les devoirs de son métier l'avaient forcé à jeter les yeux malgré lui sur le livre du marquis de Sade ? Et ces jours-ci, Guy de Maupassant me racontait que ce même Chapron l'avait prié de solliciter pour lui, de Kistemaeckers et autres éditeurs belges, l'envoi de la série des livres obscènes publiés de l'autre côté de la frontière.

    Mercredi 20 décembre
    De Bonnières m'attrape ce soir dans un coin du salon de la Princesse et, pendant toute une heure, travaille à me démontrer qu'étant considéré comme un amateur, il a bien raison de gagner, au Gaulois et alias, 36 000 francs par an. Et cela pendant que hier ou avant-hier, Guy de Maupassant confiait avec orgueil à un de mes amis qu'il avait empoché 40 000 de son travail de journaliste.
    Toute cette jeunesse-là est condamnée par son amour du lucre à ne faire que de l'industrialisme.

    1883
    Mardi 10 avril
    L'ancien dîner, que Zola, Daudet et moi faisions avec Flaubert et Tourguéneff, recommence aujourd'hui avec Huysmans et Céard.
    Conversation sur Veuillot, que Zola se refuse à reconnaître comme un grand écrivain parce que... parce que... parce qu'il ne laissera pas de disciple – de Paul Alexis ! Zola a vraiment la discussion trop personnelle et trop bornée. Daudet, sans enthousiasme pour son talent, dit le vrai mot sur lui : « La presse a perdu son écrivain. » Puis on parle des éditions biseautées d'Ollendorff, de Havard et autres ; des éditions d'Halévy qui, à ce qu'il paraît, ne seraient que des éditions de 350 exemplaires : Ernest Daudet affirme avoir vu les bons à tirer.
    […]
    Il est ensuite question de Maupassant, dont je viens de voir le nouveau livre, Une vie, exposé à l'étalage des Galeries de l'Odéon et dédié à Mme Brainne. Sur l'annonce de la dédicace, Céard et Huysmans racontent une terrible scène faite par Mme Brainne à l'auteur chez Zola.
    Il était arrivé ce jour-là cravaté de blanc et se vantant d'avoir lâché une femme du monde, qu'il devait ce soir conduire à l'Opéra, pour y mener une autre. La porte s'ouvre et entre Mme Brainne, qui n'était jamais venue chez Zola et n'y retourna oncques depuis. Et aussitôt assise, la parole sifflante et, tout le temps qu'elle parla, flagellant d'un long gant, qu'elle avait ôté, la main gantée, elle se mettait à blaguer le Maupassant décontenancé avec une férocité gênante pour ceux qui étaient là : « Voyez-vous, c'est tout à fait Mme Plessy dans Henriette Maréchal », dit Zola. Puis la femme sortait, après un signe fait à Maupassant, qui s'éclipsait quelques minutes après, très furieux contre les témoins de cette volée morale, qu'il évitait de revoir depuis cette scène.

    Mercredi 18 avril
    Aujourd'hui déjeunent chez moi Zola, Daudet, Huysmans, Céard, Charpentier.
    On parle du livre de Maupassant, très médiocrement soutenu par les boulevardiers qu'il est en train de si fort caresser.

    1884
    Jeudi 18 décembre
    L'invraisemblable et l'étrange mobilier ! Cré matin, le bon mobilier de putain ! C'est celui de Guy de Maupassant dont je parle. Non, non, je n'en ai point encore vu de ce calibre. Figurez-vous, chez un homme, des boiseries bleu de ciel avec des bandes marron, une glace de cheminée à demi voilée par un rideau de peluche, une garniture en porcelaine bleu turquoise de Sèvres, de ce Sèvres monté en cuivre, particulier aux magasins où l'on achète des mobiliers d'occasion, et des dessus de portes composés de têtes d'anges en bois colorié, d'une ancienne église d'Etretat, des têtes ailées s'envolant sur des flots d'étoffes algériennes !
    Vraiment, ce n'est pas juste à Dieu d'avoir donné à un homme de talent un si exécrable goût !

    Mercredi 24 décembre
    Aujourd'hui, Maupassant, qui est venu me voir à propos du buste de Flaubert, me raconte deux choses typiques du moment.
    A l'heure présente, les jeunes gens du monde chic apprennent, d'un maître d'écriture ad hoc, l'écriture élégante, l'écriture du jour, une écriture dépouillée de toute personnalité et qui a l'air d'un chapelet de m.
    Guy de Maupassant m'avoue que Cannes est une fourmilière de renseignements pour lui. Là hivernent les de Luynes, la princesse de Sagan, les d'Orléans ; et là, l'intimité est beaucoup plus aisée, les gens s'y déboutonnent plus vite et plus facilement qu'à Paris. Et il me laisse entendre très justement et très intelligemment que pour les romans qu'il veut faire sur le monde, sur la société parisienne et ses amours, il trouve ses types d'hommes et de femmes là.

    1885
    Du monde, beaucoup de monde dans mon Grenier : Daudet, Maupassant, de Bonnières, Céard, Bonnetain, Robert Caze, Jules Vidal, Paul Alexis, Toudouze, Charpentier. Et à la fin de ces réunions toutes masculines, un rien d'élément féminin : les femmes venant chercher les maris ; et aujourd'hui les rameneuses d'époux sont Mmes Daudet, de Bonnières, Charpentier. Les femmes font vraiment très bien sur les fonds et entrent tout à fait dans l'harmonie du mobilier... Mais la généralité de mon public demande toutefois que les femmes viennent tard, tard, tard.

    Lundi 7 décembre
    Dîner chez Mme Marie Kann.
    […]
    La conversation, je ne sais comment, est allée de Palerme et de ses catacombes à la morgue et à ses noyés, et Maupassant, qui dîne avec moi, parle longuement de ses repêchages en Seine et de son goût pour les macchabées du fleuve parisien, à cause des laideurs originales qu'ils revêtent. Il s'étend, il appuie sur la bouillie, le papier mâché, la dégoûtation de ces cadavres, préméditation – c'est très sensible – d'agir sur la cervelle des jeunes femmes qui sont là et d'y caser sa personne de narrateur, qui fait peur, dans un coin de cauchemar.

    1886
    Mercredi 26 mai
    Je suis en train de lire La Petite Roque. Arrive Lorrain qui m'apporte un exemplaire sur papier de Hollande de Très Russe. Nécessairement, conversation sur Maupassant, qu'interrompt Lorrain en disant : « Pardon, je suis très mal avec lui, je sors même à l'instant d'une affaire qui vient d'être arrangée... Dans Folembray, je n'ai pas voulu le faire, c'est un personnage fabriqué avec des machines caractéristiques de plusieurs individus, comme le personnage de Bel-Ami. »
    Le soir, dînant avec Maupassant chez la Princesse, il me dit qu'il n'est pas venu dimanche, parce qu'il a été toute la journée en conciliabule avec des témoins... qu'il voulait se battre au pistolet, sérieusement. Et il ajoute que la phrase : ... des haras Flaubert-Zola, le visait absolument et que, du reste, il tenait de femmes qui l'avaient entendu de leurs oreilles, que c'était de lui que Lorrain avait déclaré avoir fait le portrait. « Enfin, il a préféré m'écrire ! » s'écrie Maupassant, avec un certain mépris colère.

    1887
    Lundi 3 janvier
    Le 1er janvier, il a paru dans le Gil Blas, un article signé Santillane, au sujet de la représentation demandée à Porel pour compléter la souscription pour le monument de Flaubert, article me reprochant la mendicité de la chose et me faisant un crime de ne pas compléter à moi tout seul les 3 000 francs qui manquent. Aujourd'hui, quelle a été ma surprise, un mois s'étant à peine écoulé depuis l'aimable lettre que Maupassant m'avait adressée après la première de Renée Mauperin, de lire dans le Gil Blas une lettre dudit où il appuie de l'autorité de son nom l'article de Santillane ! Je lui envoie sur le coup ma démission, dans cette lettre :

    « 3 janvier 1887.
    « Mon cher Maupassant, « Votre lettre imprimée dans le Gil Blas de ce matin – le Gil Blas, datant du lendemain, porte le 4 – apportant l'autorité de votre nom au dernier article de Santillane, un des plus hostiles qui aient jamais été écrits contre moi – c'est l'opinion de mes amis -, ne me laisse qu'une chose à faire : c'est de vous faire parvenir ma démission de président et de membre de la société du monument de Flaubert.
    « Vous n'ignorez pas ma répulsion pour les sociétés et leurs honneurs et vous devez vous – rappeler que je n'ai accepté que sur vos instances cette présidence, qui m'a causé mille ennuis et mis en contradiction avec moi-même et ma profession de foi sur la statuomanie, à propos de la statue de Balzac.
    « Maintenant, voici l'historique de la représentation demandée par moi.
    « Je recevais le 10 septembre dernier, annoncé par une lettre de vous, un extrait des délibérations du Conseil général de la Seine-Inférieure, de la session d'août, où M. Laporte, membre du Conseil, s'exprimait ainsi :
    « La souscription pour le monument à élever à la mémoire de Gustave Flaubert s'élève actuellement à la somme de 9 650 francs, y compris les 1 000 francs votés par le Conseil général et qui ont été mandatés le 30 mars 1882. Cette somme, qui est déposée dans une banque de Rouen, est insuffisante. Mais on espère trouver facilement, au moyen d'une représentation dans un théâtre de Paris ou par toute autre voie, le complément nécessaire, soit à peu près 2 000 francs.
    « Et l'on me priait de hâter autant qu'il était en mon pouvoir l'édification du monument. N'étant pas assez riche pour fournir à moi seul les fonds manquants, n'ayant reçu d'aucun membre de la société la demande de compléter entre amis la somme de 2 000 francs, répugnant à rouvrir une souscription qui depuis plusieurs années n'avait pas seulement réuni 9 000 francs, je me rendais au vœu du Conseil général et je demandais le mois dernier une représentation au Théâtre-Français.
    « Sur cette demande, aucune réclamation de la famille ou d'un membre de la société.
    « Le directeur du Théâtre-Français me répondait par un refus motivé sur les statuts de la Comédie-Française.
    « Alors, dans un dîner chez Daudet, je proposais à Daudet de compléter la souscription, en donnant Daudet, Zola, vous et moi, chacun 500 francs, proposition rapportée le lendemain dans Le Temps par un de ses rédacteurs qui dînait avec nous.
    « Et la résolution allait être prise définitivement et j'allais vous demander ainsi qu'à Zola 500 francs, lorsque dans un autre dîner chez Daudet, où se trouvait Porel, on parlait de la représentation du Théâtre-Français tombée dans l'eau. Sur mes regrets, Porel nous offrait alors galamment son théâtre, et instantanément, nous improvisions à nous trois la représentation annoncée dans les journaux, que je trouve, pour ma part, joliment imaginée comme représentation d'amitié et de cœur et dont l'argent n'avait rien à mes yeux de plus blessant pour la mémoire de Flaubert que l'argent d'une souscription du public.
    « Maintenant, cette représentation n'ayant pas lieu, je tiens à la disposition de la société la somme de 500 francs pour laquelle j'avais annoncé vouloir contribuer au monument de Flaubert, regrettant, mon cher Maupassant, que vous ne m'ayez pas écrit directement, enchanté que j'aurais été de me décharger en ces affaires délicates, où je n'ai été que l'instrument de vouloirs et de désirs qui n'étaient pas toujours les miens, de toute initiative personnelle.
    « Agréez quand même, mon cher Maupassant, l'assurance de mes sentiments affectueux. »

    Mercredi 2 février
    […]
    Puis c'est Maupassant, qui me décide à reprendre ma démission de président de la société pour le monument de Flaubert, par veulerie, par lâcheté de ma personne, et l'ennui d'occuper le public de cette affaire. C'est raide, tout de même, le fait de cet article qu'il a appuyé sans, me dit-il, l'avoir lu ! Je me rappelle malgré moi que Zola disait de lui que c'était le plus grand menteur de la terre.
    […]
    Je revois ce soir chez la princesse Guy de Maupassant, et ce soir, je trouve la définition caractéristique de l'individu, que je cherchais depuis longtemps sans la trouver : c'est l'image et le type du jeune maquignon normand.

    Dimanche 27 mars
    […]
    C'est extraordinaire que, malgré ma vie de renfermement, ma renommée de piochage, enfin la publication de quarante volumes, le de qui est en tête de mon nom et peut-être une certaine distinction de mon être continuent à me faire prendre par les imbéciles du journalisme, qui travaillent cent fois moins que moi, continuent à me faire prendre pour un amateur. Bauër, dans un article très aimable sur mon Journal, a comme un étonnement que cette chose ait pu sortir d'un homme considéré par lui comme un simple gentleman. Et pourquoi, aux yeux de certaines gens, Edmond de Goncourt est-il un gentleman, un amateur, un aristocrate qui fait joujou avec la littérature et pourquoi Guy de Maupassant, lui, est-il un véritable homme de lettres ? Pourquoi, je voudrais bien qu'on me le dise ?

    1888
    Lundi 9 janvier
    […]
    Dans la préface de son nouveau roman, Maupassant, attaquant l'écriture artiste, m'a visé, sans me nommer. Déjà à propos de la souscription Flaubert et de l'article du Gil Blas, je l'avais trouvé d'une franchise qui laissait à désirer. Aujourd'hui, l'attaque m'arrive en même temps qu'une lettre où il m'envoie par la poste son admiration, et son attachement. Il me met ainsi dans la nécessité de le croire un Normand très normand. Du reste, Zola m'avait dit que c'était le roi des menteurs...
    Maintenant, ça peut être un très habile novelliere de la Normandie à la façon de Monnier ; mais ce n'est pas un écrivain, et il a ses raisons pour rabaisser l'écriture artiste. L'écrivain, depuis La Bruyère, Bossuet, Saint-Simon, en passant par Chateaubriand et en finissant par Flaubert, signe sa phrase et la fait reconnaissable aux lettrés, sans signature, et on n'est grand écrivain qu'à cette condition : or, une page de Maupassant n'est pas signée, c'est tout bonnement de la bonne copie courante appartenant à tout le monde.
    Guiches, dimanche dernier, faisait la meilleure critique de ce talent incontestable, toutefois de ce talent de second ordre : il disait que ses livres se lisaient, mais ne se relisaient pas.

    Mercredi 16 mai
    Après la préface de Pierre et Jean, j'avais envoyé mon troisième volume du Journal des Goncourt à Maupassant, sans la dédicace amicale d'autrefois. Je suis tout étonné aujourd'hui de recevoir une lettre complimenteuse sur le coup de trois heures. Et je me demande, connaissant le sire : « Est-ce que par hasard, il dînerait chez la Princesse ? » Et en effet, la première personne que j'aperçois, en entrant dans le salon, c'est lui. C'est bien le Normand !

    Dimanche 24 juin
    […]
    L'article insultant de L'Evénement sur Mme Daudet, où on l'accuse de vouloir capter ma succession, a bien été écrit par Astruc, le liseur de la librairie Ollendorff, mais avec les ragots de Maupassant dans l'arrière-boutique, peut-être après la visite, où il est venu un jeudi, sans être invité, protester de son amitié au ménage. Maupassant, c'est bien le vilain Normand, c'est bien le fourbe !

    Vendredi 6 juillet
    Ce qu'est Maupassant ? C'est le Paul de Kock du temps présent, le Paul de Kock d'une époque un peu plus littéraire que celle de 1830.

    1889
    Lundi 14 janvier
    […]
    A propos du côté fermé, obscur, indéchiffrable de Porel, Daudet disait ce soir ne l'avoir jamais rencontrée, cette profondeur insondable, que chez un seul homme, chez Maupassant.

    Mercredi 6 mars
    […]
    Maupassant, de retour de son excursion en Afrique et qui dîne chez la Princesse, déclare qu'il est en parfait état de santé. En effet, il est animé, vivant, loquace, et, le dirai-je, sous l'amaigrissement de figure et le reflet basané du voyage, moins commun d'aspect qu'à l'ordinaire.
    De ses yeux, de sa vue, il ne se plaint point et dit qu'il n'aime que les pays de soleil, qu'il n'a jamais assez chaud, qu'il s'est trouvé à un autre voyage dans le Sahara, au mois d'août, et où il faisait 53 degrés à l'ombre, et qu'il ne souffrait pas de cette chaleur.

    Dimanche 10 mars
    Jean Lorrain vient me voir, tout bondé d'anecdotes, de cancans, de potins. Il m'apprend […] que Bourget et Maupassant, invités à dîner en habit rouge chez Mme Louise Cahen et habillés en habits rouges par des tailleurs inférieurs, ont été l'amusement ironique de la société juive, dont tous les hommes s'étaient donné le mot pour n'être point en habit rouge […].

    Mercredi 13 mars
    […]
    Un curieux isolement que le mien dans ce monde des lettres fréquentant le salon de la Princesse. Ce soir, il y a Lemaître, que je ne salue plus, et Maupassant, auquel, après avoir serré la main, je ne parle pas.

    Mercredi 22 mai
    Je disais aujourd'hui, devant Dumas, Halévy, Maupassant, qui dînaient chez la Princesse, que de même que les banquiers ont un choisisseur de tableaux, d'objets d'art, les princes devraient bien avoir un avertisseur pour les éclairer sur la propreté morale des gens qu'ils approchent d'eux.

    Lundi 3 juin
    Oui, c'est positif : le roman, un roman tel que Fort comme la mort, à l'heure actuelle n'a plus d'intérêt pour moi. Je n'aime plus que les livres qui contiennent des morceaux de vie vraiment vécue et sans préoccupation de dénouement, et non arrangée à l'usage du lecteur bête, que demandent les grandes ventes... Non, je ne suis plus intéressé que par les dévoilements d'âme d'un être réel, et non de l'être chimérique qu'est toujours un héros de roman par son amalgame avec le mensonge et la convention.

    Samedi 15 juin
    […]
    Mirbeau, qui est de retour de Menton, dîne à côté de moi. Un causeur verveux, spirituel, doublé d'un potinier amusant. Il parle curieusement de la peur de la mort qui hante Maupassant et qui est la cause de cette vie de locomotion perpétuelle sur mer et sur terre, pour échapper à cette pensée fixe. Mirbeau raconte que dans une des descentes de Maupassant à terre, à La Spezia, si je me rappelle bien, il apprend qu'il y a un cas de scarlatine, abandonne le déjeuner commandé à l'hôtel et remonte dans son bateau. Il raconte encore que Lepelletier, qui serait un mauvais chien, blessé par un mot dit ou écrit par Maupassant et devant dîner avec lui, avait, les jours précédant ce dîner, mis le nez dans de forts bouquins de médecine et, au dîner, lui avait servi tous les cas de mort amenés par les maladies des yeux, ce qui avait fait tomber littéralement le nez de Maupassant dans son assiette.

    Jeudi 27 juin
    […] Oui, je le répète, pendant toute cette année, un seul livre m'a fait plaisir, m'a un peu exalté, selon l'expression affectionnée de l'épistolaire, c'est la Correspondance de Flaubert. Et les romans de Maupassant et de Bourget, oh la la !... Puis, il faut bien le dire, avec l'habitude de faire un roman toutes les années, un roman en courant et avec la glane rapide du dernier assassinat, du dernier adultère, du dernier fait typique, mêlée de racontars d'après-dîner de gens du monde, ces messieurs n'atteignent pas à l'intérêt biographique d'une Renée Mauperin, une figure qui est la résultante de vingt années de notes écrites dans le contact intime, à l'intérêt biographique d'une Germinie Lacerteux, une figure peinte d'après nature, jour par jour, avec l'éveil intrigué d'une curiosité d'observateurs pendant quatorze ans.

    Mercredi 16 octobre
    Ce matin, Poictevin m'avoue qu'il avait brûlé un cierge pour que son volume ne fit pas un four […].
    Et quelques instants après, m'annonçant que sa maîtresse va le quitter, pour fonder un petit hôtel garni à Menton, pour la décoration duquel elle lui emporte son eau-forte de Rembrandt de 600 francs, il me confie qu'il a été, il y a deux ou trois jours, chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, où il a demandé une chambre à cinq francs par jour – chambre qui lui a été refusée, les frères ne recevant que des malades –, disant qu'il a fait ça parce qu'il a horreur de la solitude, qu'il a peur de l'ombre, du noir qu'il fait dans un appartement où on est tout seul, depuis l'apparition dans sa glace, tout en se défendant interminablement d'être fou, d'avoir des hallucinations, de voir sur les fauteuils de petits bonshommes rouges, comme Maupassant se vante d'en avoir parfois sous les yeux.

    1890
    Vendredi 10 janvier
    […] Oh ! le bruit, le bruit, c'est la désolation de tous les nerveux dans les centres modernes ! Mercredi dernier, Maupassant, qui vient de louer un appartement avenue Victor Hugo, me disait qu'il cherchait une chambre pour dormir, à cause du passage devant chez lui des omnibus et des camions.

    Mardi 25 mars
    Un morceau de littérature qui m'a fait rire aujourd'hui, c'est un article sur le goût artistique du mobilier, dédié par Champsaur à Guy de Maupassant, à ce propriétaire d'un mobilier qui semble réaliser l'idéal du mobilier rêvé par le possesseur d'un Gros 8 de l'avenue de Suffren, qui aurait fait sa fortune.

    Dimanche 20 avril
    […]
    Il [Joubert] parle encore de l'alcoolisme de Valentin Simond et de Besson, descendu ivre mort du chemin de fer, à son dernier voyage et porté à l'hôtel à la façon d'un colis et dit que Maupassant n'a pas un bateau pour aller sur l'eau, mais un bateau pour avoir l'honneur d'y recevoir la princesse de Sagan et nous raconte, à ce sujet, son épatante servilité auprès du grand monde chic.

    Mercredi 21 mai
    Ce soir, danse de Japonaises chez la princesse. […]
    Maupassant me parle d'une lettre singulière qu'il vient de recevoir d'Angleterre, où un père lui envoie une photographie de sa fille et un coussin brodé par elle, et l'invite aux chasses de son gendre, qui sont magnifiques. Puis il m'entretient de sa santé, d'un rhumatisme qu'il aurait sur l'estomac et l'intestin, qui le force à aller faire une saison de Bourbonne-les-Bains.

    Lundi 9 juin
    Le roman mondain, le roman régnant et qui a comme ouvriers à l'heure présente Bourget, Hervieu, Lavedan et même Maupassant, n'a pas d'intérêt : c'est la monographie du rien. Il pourrait être peut-être intéressant, mais fabriqué par un homme du vrai grand monde, qui y aurait été procréé, nourri, élevé, par un homme comme Montesquiou-Fezensac, et qui dévoilerait les arcanes intimes de ce rien. Mais des écrivains pas nés et qui ont passé trois fois les manches d'un habit rouge... allons donc !
    Du reste, mon opinion est que le roman mondain n'a pas trois ans de vie et qu'avant même ce temps, il aura assommé le lecteur !

    Vendredi 5 juillet
    Maupassant a fait d'une manière générale, dans Mme de Burne de Notre coeur, le portrait de la mondaine parisienne : la maquette lui a été fournie par Mme Strauss, qu'il a tenté d'avoir avant son second mariage et avec laquelle il a continué à flirter après... Je me rappelle encore certaine lettre montrée par Mme Strauss à Mme Sichel, dans laquelle Maupassant lui demandait une entrevue où l'on pût causer tête-à-tête, avec l'assurance que la causerie ne serait pas interrompue par un importun.
    L'amusant, c'est l'éloge que la femme portraiturée prodigue au livre « Non, Maupassant n'a jamais si bien fait », se tue-t-elle de répéter à tout le monde. Et à propos de l'éloge qu'elle faisait du livre à Mme Sichel et de la répulsion qu'elle sentait dans le fond chez son amie pour l'héroïne, elle lui disait : « Il y a tant de femmes comme ça ! » Et comme Mme Sichel hasardait timidement : «  Mais vraiment, si peu, si peu de tendresse pour un homme l'aimant si complètement ?... » elle lui jetait durement : « C'est bien ce que les hommes méritent ! »
    Mais si la vanité d'être peinte dans un livre satisfait complètement Mme Strauss, sa satisfaction, n'est pas partagée par son entourage, qui trouve qu'elle n'a pas lieu d'être fière du portrait, et Mme Halévy s'écriait dernièrement : « A la place de Geneviève, je serais révoltée, indignée contre Maupassant ! »
    Oui, Geneviève est bien l'allumeuse sans cœur, sans tendresse, sans sens qu'est Mme de Burne, et dans le petit cercle d'amis gravissant autour d'elle, ç'a été tout le temps son rôle. Elle a joué ce jeu avec Meilhac, dont elle montrait ces jours-ci une lettre toute charmante, datée de Vittel, où l'auteur dramatique disait que tout ce qu'il avait fait de bien, c'était à elle qu'il le devait. Et, là-dessus, comme Mme Sichel l'interrogeait s'il ne lui avait demandé plus que de lui indiquer le chemin du beau :
    « Si, comme les autres...
    – Et alors ?
    – Oh ! il est si difficile de refuser ce qu'il demande à un homme qui ne vous plaît pas... mais pas du tout ! »

    Samedi 6 septembre
    Je rencontre Hervieu sur le Boulevard. Nous nous attablons à un café.
    Il me conte que Forain, qui s'était trouvé avec Maupassant à Plombières, est revenu tué par le gandinisme actuel du romancier, disant, à propos de trois gouttes de pluie sur un chapeau, qu'il ne pouvait plus le porter, etc., etc.
    Il me conte aussi dans quelles conditions s'est opérée la séparation de Mme Kann avec Bourget. Le mari aurait dit, comme un entreteneur le dirait à une cocotte, peut-être même un peu plus durement : « Ma chère, il faut choisir entre moi et M. Bourget et vous me choisirez, parce que vous n'auriez plus d'argent de moi et que Bourget ne peut vous en donner. » Mais le Kann aurait peur de Maupassant, qui le traite comme un nègre, et se résigne à le subir.

    Dimanche 23 novembre
    […]
    Enfin, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, me voici dans le chemin de fer de Rouen, avec Zola, Maupassant, etc.
    Je suis frappé, ce matin, de la mauvaise mine de Maupassant, du décharnement de sa figure, de son teint briqueté, du caractère marqué, ainsi qu'on dit au théâtre, qu'a pris sa personne, et même de la fixité maladive de son regard. Il ne me semble pas destiné à faire de vieux os. En passant sur la Seine, au moment d'arriver à Rouen, étendant la main vers le fleuve couvert de brouillard, il s'écrie : « C'est mon canotage là dedans le matin, auquel je dois ce que j'ai aujourd'hui ! »
    […]
    D'abord, une promenade dans le musée, à travers les manuscrits de Flaubert, sur lesquels est penchée une députation de collégiens de l'endroit, promenade qui pourrait bien être, d'après une conversation de Maupassant, une exposition de commisseurs-priseurs pour la vente de ces manuscrits à de riches Anglais. […]
    N'est-ce pas, Daudet ? N'est-ce pas, Zola ? N'est-ce pas, Maupassant ? qu'il était bien ainsi, notre après-midi ? – et que vous ne lui avez guère connu de mauvais sentiments que contre la trop grosse bêtise ? […]
    La cérémonie finie, il est trois heures et demie, et la pluie a redoublé et le vent est devenu une trombe. D'un lunch, dont Maupassant nous a fait luire l'offre pendant tout le trajet du chemin de fer de ce matin, il n'est plus question, avec la disparition de l'auteur normand chez un parent. […]
    Enfin, Dieu merci ! six heures sont sonnées, et nous voilà attablés chez Mennechet, autour d'un dîner ni bon ni mauvais, dont le plat officiel est toujours le fameux canard rouennais, plat pour lequel je n'ai qu'une assez médiocre estime.
    Mais c'est un dîner amusant par le vagabondage de la conversation, qui va de l'envahissement futur du monde par la race chinoise à la guérison de la phtisie par le docteur Koch, qui va du voyageur Bonvalot à Pinchenon, le bibliothécaire de Rouen, tremblant que les pudiques Rouennais n'apprennent que c'était lui qui jouait le Vidangeur au bordel dans Feuille de rose, la pornographique pièce de Maupassant jouée à l'atelier Becker, qui va de l'étouffement des canards à l'écriture des asthmatiques, reconnaissable aux petits points dont elle est semée et faits par les tombées de la plume sur le papier pendant les étouffements de l'écrivain.

    1891
    Lundi 12 janvier
    […]

    Simond m'apprend une chose piquante : c'est la préoccupation anxieuse de Maupassant de se voir apparaître, dans mon Journal. Et la manière dont il le sait est curieuse. Maupassant a un valet de chambre qui est une sorte de confident de sa littérature, disant : « Monsieur a commencé un roman, mais il ne sait vraiment pas encore à quel journal, il le donnera... Monsieur vient de terminer une nouvelle, je crois qu'elle vous est destinée. » Et ce famulus racontait à Simond des terreurs de Maupassant à mon sujet, chaque jour, à l'ouverture du journal.

    Samedi 28 février
    Nouveau billet de la princesse ce matin, me disant que toute la faute est à de Bonnières, et comme elle ne dîne pas mercredi chez elle, pour assister à la pièce de Maupassant, m'invitant à dîner presque en tête-à-tête avec elle jeudi : enchantement et délivrance de tout souci !

    Jeudi 5 mars
    […]
    Extraordinaire – je ne puis m'empêcher de le répéter – cette bienveillance universelle pour Maupassant ! Ce de précédé d'un Guy qui a l'air de descendre des croisades, ce de qui a été pour moi un motif d'inimitié, de la part de mes confrères qui ne l'avaient pas !... Des choses malpropres, comme cette représentation de Feuille de rose où en femme, avec un tricot représentant des grandes lèvres vert-de-grisées de la plus affreuse chaude-pisse, il se roulait amoureusement sur les genoux d'un camarade, comment ça ne lui a-t-il été jamais servi dans une attaque de journal ? Toutefois, en dépit de l'agenouillement de la presse devant l'œuvre dramatique du jeune maître, Musotte est du Gymnase naturaliste, mais c'est du Gymnase, au fond.

    Dimanche 8 mars
    […] Il [Heredia] raconte qu'à la première de Musotte de Maupassant, la princesse a refusé la main à de Bonnières, refus imprimé dans la Vie parisienne.

    Samedi 21 mars
    Agonie de Musotte dans la pièce de Maupassant, agonie de Simone dans le Mariage blanc de Lemaître, toutes ces agonies bourgeoises feront-elles amnistier ce soir mon agonie de Germinie ? Non : c'est de l'agonie peuple !
    Tout journaliste faisant une pièce a le talent dramatique, et si sa pièce ne l'est absolument pas, ses confrères sont merveilleux par la trouvaille des qualités qu'ils lui découvrent à côté.
    Journée longue. Je vais tuer une heure ou deux à l'exposition Burty ; enfin, à six heures et demie, me voici chez Daudet, que je trouve s'habillant courageusement, en dépit de la grippe et du reste.
    Daudet me raconte que Koning est complètement fâché avec Maupassant et que malgré toutes les avances de Maupassant pour se réconcilier, il persiste dans sa fâcherie. A cette heure, Maupassant paraît-il, serait devenu fou d'orgueil et le ton de ses lettres a un ton si autoritaire qu'il aurait blessé à fond le directeur du Gymnase. Et voici ce qui a amené la brouille. Maupassant voulait que la reproduction des articles sur la pièce, payée par Koning, comprît la partie qui célébrait son génie, se souciant peu de l'éloge de la pièce, qui est un peu l'éloge de son collaborateur ; et Koning, lui, se souciait peu de la célébration du génie de Maupassant, préoccupé seulement du succès de la pièce.
    Or donc, Koning déclare que dans cette pièce, il y a bien du Normand qui passe pour du Maupassant et qu'il l'attend à sa seconde, à celle qu'il fera tout seul et où il s'annonce d'avance comme le créateur du nouveau théâtre.

    Dimanche 10 mai
    […]
    Ce soir, il [Daudet] me conte que Koning lui avait confié que Maupassant avait été indigne pour lui, qu'il ne cessait de répéter tout haut au Gymnase que L'Obstacle était une ordure ; et Koning, se rappelant la manière impartiale dont tout le temps, Daudet lui avait parlé du talent de Maupassant, lui faisait l'aveu qu'il nous considérait comme d'autres messieurs que ce Normand... Les amis de Maupassant cherchent, à ce qu'il paraît dans ce moment, à excuser Maupassant de ses éreintements forcenés, les mettant sur le dos de sa maladie. Mais il y a longtemps qu'elle dure, cette maladie ! Autrefois, elle était plus normande, plus hypocrite, plus renfermée ; aujourd'hui, c'est de la méchanceté à laquelle il faudra prochainement mettre la camisole de force.

    Mercredi 17 juin
    […]
    A la fin de la soirée, dans le salon de la princesse, la cernée des yeux faite au bistre, et maquillée genre cadavre, apparaît Mme Kann, la ci-devant Egérie de Bourget, l'Egérie actuelle de Maupassant, qu'elle me dit bien, bien malade... me laissant entendre qu'il est menacé d'une paralysie générale.

    Mercredi 9 décembre
    Maupassant serait attaqué de la folie des grandeurs, il croirait qu'il a été nommé comte et exigerait qu'on l'appelât Monsieur le Comte. Popelin, prévenu qu'il y avait un commencement de bégayement chez Maupassant, ne remarquait pas ce bégayement à Saint-Gratien, cet été, mais était frappé du grossissement invraisemblable de ses récits.
    Il parlait d'une visite faite par lui à Duperré, sur l'escadre de la Méditerranée, et d'un nombre de coups de canon à la mélinite, tirés en son honneur et pour son plaisir, coups de canon allant à des centaines de mille francs, si bien que Popelin ne pouvait s'empêcher de lui faire remarquer l'énormité de la somme. L'extraordinaire de ce récit, c'est que Duperré, à quelque temps de là, lui disait qu'il n'avait pas vu Maupassant !

    1892
    Mercredi 6 janvier
    En me remémorant quelques traits de méchanceté noire de Maupassant racontés par Hennique, j'ai le sentiment qu'il a de tout temps porté en lui un germe de folie.

    Jeudi 7 janvier
    […]
    Chez Maupassant, ne dit-on pas qu'il avait un seul livre sur la table de son salon : le Gotha ? C'était un symptôme du commencement de la folie des grandeurs.

    Samedi 9 janvier
    Maupassant, un très remarquable novelliere, un très charmant conteur de nouvelles, mais un styliste, un grand écrivain, non, non !

    Dimanche 10 janvier
    Conversation sur le bruit autour de Maupassant, qu'on trouve trop grand, étant donnée la vraie et juste valeur de l'écrivain... Quelqu'un fait une triste remarque, c'est que Maupassant n'a pas un ami intime : en fait d'ami intime, il n'a que son éditeur, Ollendorff.

    Mercredi 13 janvier
    Bonnetain, qui vient me voir après une longue disparition, raconte aujourd'hui qu'à un déjeuner chez Maupassant où se trouvaient Bauër et Lepelletier, Maupassant, aux hors-d'oeuvre, avait dit un mot insignifiant, qui avait blessé Lepelletier et lui avait fait jeter dans l'oreille de Bonnetain : « Je vais le repérer. » Et là-dessus, la tête concentrée d'un homme qui cherche une vengeance, jusqu'au moment où Maupassant coupait un bifteck. Alors, Lepelletier commençait une monographie des maladies des yeux, et férocement, il s'étendait un quart d'heure sur leurs côtés symptomatiques d'affections de la moelle épinière. Et Bonnetain remarquait qu'à partir du moment où Lepelletier avait ouvert la bouche, Maupassant avait laissé son bifteck à peine entamé et n'avait plus mangé rien, du tout.
    Ah ! ça me paraît un mauvais bougre, ce Lepelletier

    Jeudi 14 janvier
    Un petit bleu du Gil Blas, où l'on me reproche comme manque de toute sensibilité, très sérieusement, d'être encore vivant à l'heure présente et au moins, si je vis, de n'être pas devenu fou à l'instar de Maupassant.

    Mercredi 20 janvier
    L'éloquente et trop logique amplification par Daudet sur le suicide raisonné de Maupassant, se sentant incapable de travailler, est démentie par le récit que voici et qu'on tient d'Ollendorff : Maupassant a cru qu'il avait une mine de sel dans la tête, que mangeaient les mouches, et les coups de revolver étaient destinés aux mouches.

    Mercredi 3 février
    […]
    Ce soir, chez la Princesse, mauvaises nouvelles de Maupassant. Toujours la croyance d'être salé – abattement ou irritation. Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui l'attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau. Obstination chez lui de l'idée qu'on le vole, que son domestique lui a volé 6 000 francs qui, au bout de quelques jours, se changent en 60 000 francs.

    Mercredi 30 mars
    […]
    Mme Commanville, de retour de Rome, vient me remercier de ma lettre de recommandation près de Béhaine et me donne de tristes nouvelles de Maupassant. Il ne parle plus maintenant jamais de son manuscrit de L'Angélus. Dernièrement, il a voulu envoyer une dépêche à un quelconque et n'a jamais pu la rédiger. Enfin, il passe toutes ses journées à causer avec le mur qu'il a en face de lui.

    Mercredi 17 août
    Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment où les journaux annoncent un mieux dans l'état de Maupassant, Yriarte me fait part d'une causerie qu'il vient d'avoir ces temps-ci avec le docteur Blanche.
    Maupassant colloquerait toute la journée avec des personnages imaginaires, et uniquement des banquiers, des courtiers de Bourse, des hommes d'argent, et l'on entendrait tout à coup sortir de sa bouche : « Toi, est-ce que tu te fous de moi ? Et les douze millions que tu devais m'apporter aujourd'hui ? »
    Le docteur Blanche ajoutait : « Il ne me reconnaît plus : il m'appelle Docteur, mais pour lui, je suis le docteur n'importe qui, je ne suis plus le docteur Blanche ! » Et il faisait un triste portrait de sa tête, disant qu'à l'heure présente, il a la physionomie du vrai fou, avec le regard hagard et la bouche sans ressort.

    1893
    Lundi 30 janvier
    J'accompagne aujourd'hui Daudet chez la Princesse […].
    Le docteur Blanche, qui fait ce soir une visite à la Princesse, vient causer avec nous, dans un coin, de Maupassant et nous laisse entendre qu'il est en train de s'animaliser.

    Mercredi 22 février
    […]
    Je tombe sur un ancien article de Brisson, le sous-Sarcey, où il me dit que j'ai moins de sensibilité que Daudet, moins de psychologie que Bourget, moins de puissance que Zola, moins d'esprit que Pailleron, moins de verve que Dumas, moins de philosophie que Maupassant, et que tout mon bagage consiste en quelques monographies « nullement supérieures à celles de Victor Fournel ou d'Adolphe Jullien ». Il s'agit de La Femme au XVIIIe Siècle, de La Vie et l'oeuvre de Gavarni, etc., n'est-ce pas ? Eh bien, je le dis, et je crois que beaucoup de gens seront de mon avis, quand je serai mort : ou ce critique est une parfaite canaille, ou un pur idiot.

    Samedi 8 juillet
    Enterrement de Maupassant dans cette église de Chaillot où j'ai assisté au mariage de Louise Lerch, que j'ai eu un moment l'idée d'épouser.
    Mme Commanville, que je coudoie, m'annonce qu'elle part le lendemain pour Nice avec le pieux désir de voir, de consoler la mère de Maupassant, qui est dans un état inquiétant de chagrin.

    Dimanche 9 juillet
    Des nuits pleines de cauchemars et qui me font, avant de me coucher, peur du lit ; des journées pleines de prévisions pessimistes pour le restant de ma vie.
    Le succès de Maupassant près des femmes putes de la société constate leur goût canaille, car je n'ai jamais vu chez un homme du monde un teint plus sanguin, des traits plus communs, une architecture de l'être plus peuple, et là-dessus, des vêtements ayant l'air de venir de la Belle Jardinière et des chapeaux enfoncés par derrière jusqu'aux oreilles. Les femmes du monde aiment décidément les beaux grossièrement beaux ; les cocottes sont plus difficiles, elles aiment les beaux délicatement beaux, quand je pense à cet autre écrivain à succès féminin, à Gaiffe, et que je le compare à Maupassant.

    Jeudi 20 juillet
    […]
    Au dîner, il [Céard] nous entretient de Maupassant, déclare que chez lui, la littérature était toute d'instinct et non réfléchie, affirme que c'était l'homme qu'il a connu le plus indifférent à tout et qu'au moment où il paraissait le plus passionné pour une chose, il en était déjà détaché.

    Vendredi 21 juillet
    […]
    Incidemment, il [Schwob] nous dit que Maupassant avait fait la plus grande partie de ses nouvelles avec les racontars des uns et des autres. Et il affirme que le sujet du Horla lui a été donné par Porto-Riche, qui est tout à fait inquiet quand on découvre en sa présence, dans cette nouvelle, le commencement de la folie du romancier et ne peut s'empêcher de s'écrier : « Si cette nouvelle est d'un fou, c'est moi qui suis le fou ! »

    Lundi 31 juillet
    Une matelote aux Vieux Garçons, avec les vieux et jeunes Daudet et les Masson.
    Masson raconte qu'ayant publié de Maupassant, dans sa revue des Arts, la nouvelle Sur l'eau, l'auteur lui avait demandé, avant de l'écrire, si ça lui serait égal qu'il éreintât la princesse de Monaco, à quoi Masson avait répondu : « Tout à fait égal ». Là-dessus, Masson avait été étonné que l'article fût plutôt aimable pour la princesse. Quelque temps après, Masson publiait Les Princesses artistes de la famille de Napoléon, et comme on lui demandait d'y mettre Mme de Villeneuve et qu'il s'y refusait, comme n'étant pas une Napoléon, on lui disait qu'il n'était pas gentil, lui qui avait reçu cinq cents francs à la publication de Sur l'eau, Il s'indignait, s'emportait, demandait à voir son reçu et à fin de compte, il était établi que c'était Maupassant qui avait empoché les cinq cents francs !

    Dimanche 1er octobre
    Paul Alexis, revenu du Midi, me raconte qu'il a été faire une visite à Mme de Maupassant, dont il est revenu avec la conviction que Maupassant était le fils de Flaubert.
    Dans une longue conversation qu'il a eue avec elle et qui a duré de une heure à six heures, d'abord, Mme de Maupassant a mis une certaine animation à bien lui démontrer que Maupassant physiquement et moralement n'avait rien du tout de son père... Puis dans le cours de la conversation, elle lui disait au sujet de son enterrement : « J'aurais bien voulu pouvoir aller à Paris... Mais j'ai clairement écrit pour qu'il ne fût pas mis dans un cercueil de plomb... Guy voulait après sa mort la réunion de son corps au Grand Tout, à la mère-la-Terre, et un cercueil en plomb retarde cette réunion. Il a été toujours préoccupé de cette pensée et quand, à Rouen, il a présidé à l'enterrement de son cher père... » Ici, Mme Maupassant s'interrompt, mais très vite, sans se reprendre : « Du pauvre Flaubert... » Et plus tard, sans se douter des preuves qu'elle donnait contre elle, elle revenait au commencement de sa conversation : « Non, sa maladie ne tenait d'aucun de nous... Son père, c'est un rhumatisme articulaire... Moi, c'est une maladie de cœur... Son frère, qu'on a dit mort fou, c'est une insolation, à cause de l'habitude qu'il avait de surveiller ses plantations avec de petits chapeaux trop légers. » Et Paul Alexis se demandait s'il n'était pas présumable qu'un individu attaqué d'épilepsie se reproduisît à la génération suivante dans un fou.
    Alors, Mme de Maupassant entretenait Paul Alexis des derniers mois de la vie de son fils. Un an avant sa mort, il lui écrivait une lettre à peu près conçue dans ces termes : « Les médecins disent que j'ai une anémie cérébrale : je n'ai pas d'anémie cérébrale, je suis seulement fatigué. Et la preuve, c'est que je viens de commencer L'Angélus, et jamais je n'ai travaillé avec une facilité pareille, et je marche de plain-pied dans mon livre comme dans mon jardin... Je ne sais pas si mon livre sera un chef-d'œuvre, mais ce sera mon chef-d'œuvre. »
    Malheureusement, Musotte venait se jeter en travers de son livre et le retardait.
    A Noël, où il avait l'habitude de faire le réveillon avec sa mère, en bon fils, il lui écrivait qu'il ne pouvait y aller, parce qu'il réveillonnait, d'après sa phrase, « avec nos amies », et que du reste, ces dames iraient lui faire une visite dans quelques jours.
    Mme de Maupassant se contentait de dire à Alexis que les amies étaient deux femmes juives : elle ne les nommait pas. Incontestablement, c'étaient les soeurs Kann. Mais que se passait-il dans ce réveillon ? Le lendemain, Maupassant envoyait à sa mère une dépêche sans queue ni tête, lui annonçant que ces dames étaient fâchées avec lui et même avec elle ; et en effet, elle ne les a jamais revues. Le jour de l'an suivant, huit jours après, il venait voir sa mère, et jamais il ne fut si tendre, si affectueux ; mais au dîner, il délirait complètement, disant que maintenant il allait faire des choses sublimes, parce qu'on lui faisait prendre des pilules qui le conseillaient et lui dictaient de leurs petites voix des phrases comme il n'en avait jamais écrit. La nuit, à son retour, avait lieu sa tentative de suicide.
    Paul Alexis a lu son testament daté de trois semaines avant sa mort, où il institue comme héritière sa nièce Simone, réservant le quart de sa fortune à ses ascendants et faisant quelques legs à des amis. Chose curieuse ! les deux témoins qui ont signé sont deux médecins. Il a voulu éviter que son testament fût cassé comme celui d'un fou.

    Mercredi 20 décembre
    […]
    On déplorait ce soir, chez la Princesse, cette publicité de la vente Maupassant, qui diminuait vraiment l'écrivain en dévoilant le goût ignoble de l'homme.

    Jeudi 21 décembre
    Ça ne fait pas l'éloge du goût des femmes du grand monde, cet engouement amoureux pour cet homme à l'aspect d'un marchand de vin, vivant dans l'entour des choses canailles de son intérieur. C'est de Maupassant, on le devine, que je parle.

    1894
    Dimanche 11 mars
    […]
    On remémore les coïts de Maupassant avec public. Le célèbre coït payé par Flaubert où, à la vue de la bonne tête du vieux romancier, une fille s'est écriée : « Tiens, Béranger ! » – apostrophe qui a tiré deux larmes de la glande lacrymale de Flaubert. Du coït devant le Russe Boborikine, qui a assisté à cinq coups tirés d'une traite.

    Dimanche 10 juin
    […]
    Puis Rodenbach nie le talent de Maupassant, affirme qu'il n'a jamais mis dans ses livres une phrase qu'on puisse citer et parle un moment, très éloquemment, de la haine que rencontre le véritable artiste chez ses confrères, parce qu'ils sentent, dit-il, qu'eux, ils font de la littérature du jour d'hui et que l'autre fait de la littérature de demain.
    A propos de La Maison Tellier, du succès énorme dont Rodenbach venait de s'étonner, Toudouze contait que, se trouvant à l'enterrement de Maupassant dans la même voiture que Hector Malot, celui-ci lui avait appris que c'était lui qui avait donné l'épisode de la chose à Maupassant, mais qu'il avait gâté ce qu'il lui avait raconté en terminant la nouvelle par une fête, tandis que la matrulle avait dit à ses femmes : « Et ce soir, dodo toutes seules. »

    Mercredi 18 juillet
    […]
    Dans un coin, un petit théâtre de marionnettes, organisé par le maître de la maison, qui avait la tête de Karagheuz, me semblait représenter la pièce obscène composée et jouée par Maupassant dans l'atelier d'un peintre.

    Mercredi 15 août
    Ce matin, je ne sais quel journaliste supérieur, à propos de l'oubli où on prétend que Maupassant est tombé, déclarait qu'au fond, les romanciers, n'étant que des rédacteurs de faits divers, ne devaient pas avoir la prétention de se survivre et que seulement allaient à la postérité ceux qui étaient les inventeurs de théories philosophiques, comme Renan... Merci ! Je lui répondrai qu'Homère est plus connu que Platon.

    1895
    Mercredi 23 janvier
    […]
    Le docteur Pozzi nous déclare sa conviction que Casimir-Périer est à la première période de Maupassant ; et cette conviction, il la base sur la brusquerie de sa démission, sur son larmoiement sans fin lors de son élection, sur ses crises nerveuses, sur son usage journalier d'éther, sur sa marche à coups de talon – des symptômes précurseurs de l'ataxie et de la paralysie générale – ajoutant qu'il y a des fous dans la famille et offrant de parier qu'avant six mois, son assertion serait confirmée.

    Lundi 28 janvier
    Une piste.
    Moi. – J'ai dîné mercredi chez la Princesse avec Mme Straus, elle était en beauté.
    Mme***. – Ah ! elle est cependant souffrante... Je l'ai vue samedi, elle venait d'avoir une crise nerveuse... Elle ne mange pas, à ce qu'il paraît, depuis une quinzaine de jours... Il se passe quelque chose chez elle. (Mme*** se tait un moment, puis reprend :) Mme de Baignères, qui la sait par cœur, me disait qu'elle n'aimait que l'amour et qu'un moment, si Maupassant lui avait dit de le suivre, elle aurait tout abandonné... A-t-elle un sentiment ?... Et pour qui ? (Un silence).

    Mercredi 17 juillet
    A Saint-Gratien.
    Nous causons des yeux de Maupassant, qu'il dit avoir été de très bons yeux, mais semblables à deux chevaux qu'on ne pourrait mener et conduire ensemble – et que le mal était derrière les yeux.




    Remy de GOURMONT, « Maupassant », Épilogues. Réflexions sur la vie. 1895-1898, Paris, Mercure de France, 1903, p.178-179.

    Novembre [1897]
    84

         Maupassant. - M. de Maupassant fut un écrivain fécond ; amusant, quoique monocorde ; agréable, malgré de l'amertume et une ironie très froide. Son style simple, clair, sage, fluide, ne surprit jamais ni ne découragea personne. On a lu ses romans ; peut-être relira-t-on quelques-uns de ses contes : il y en a de parfaits, dans leur forme soigneusement traditionnelle, perpétuellement voltairienne. Boule-de-suif a longtemps passé pour un chef-d'oeuvre ; c'est une pièce fort adroitement montée et qui fait encore l'admiration des connaisseurs ; le vrai Maupassant était tout spontané : dès qu'il n'eut plus peur de Flaubert, il se laissa aller selon son génie, qui lui déconseillait les labeurs trop médités, les écritures trop volontaires. Il fit bien. Il faut toujours suivre son génie. Doué d'une faculté unique : conter, il conta, sans jamais s'arrêter pour réfléchir. Nul talent ne fut plus mécanique, plus fatal, ne se renouvela si peu. Il y a quelque chose d'attristant dans ce toujours la même chose, et on se demande si l'intelligence assume vraiment en de pareils hommes un rôle différent de celui qu'elle joue, pour nous confondre, en diverses manifestations zoologiques d'un illogisme indéchiffrable. M. de Maupassant fut un Jeu de la Nature, un des phénomènes de l'Inconscient les plus curieux de ce temps. Une femme rêve...




    Julien GRACQ, Lettrines, Paris, José Corti, 1967, p.22-23.
    Poe restera à jamais la marchandise sans chaland qu'on brade en France, à jamais un surplus américain.
    Je sais : il y a, dans le sens inverse, Maupassant, négligé en France par tout ce qui a un sens de la qualité, et célébré partout ailleurs. Mais cela, on peut le comprendre : il y a chez Maupassant un savoir-faire qui n'est pas sans vertu pédagogique pour un apprenti nouvelliste ; il apporte dans le récit une certaine vertu (?) française d'économie qui peut aider à élaguer le foisonnement russe ou anglo-saxon ; si on veut appeler ça un don, c'est le don de la petite épargne, du bas de laine français de la nouvelle internationale.



    Julien GREEN, Journal.
    1934
    12 mai.– Nous parlions du comte Kessler qui a bien connu Maupassant et a même essayé de le convertir à l'idée du mariage. « Me marier ? lui aurait répondu Maupassant. Mais au bout de trois jours je me dirais : Comment ? Cette dame est encore là ? »

    1956
    26 novembre.– Dans un exemplaire des Contes de Maupassant que j'avais acheté en 1916 à Gênes, j'ai retrouvé cette inscription au crayon : Au couvent de Beauchamp, sur la route de Clermont en Argonne à Sainte-Menehould, le 3 novembre 1917, au soir. Aucun souvenir précis de cette soirée. Le couvent de Beauchamp était sans doute un hôpital. J'étais ambulancier.

    1970
    Décembre.– Nous avons beaucoup à apprendre de Maupassant sous le rapport de la brièveté et aussi de la compassion humaine. Sa grivoiserie cache un grand écrivain et peut-être un homme d'une grande bonté.



    Frank HARRIS, « Souvenirs sur Guy de Maupassant », dans Ma vie et mes amours, traduit de l'anglais par Madeleine Vernon et Henry-D. Davray, Paris, Gallimard, 1960, p.319-336. [My Life and Loves, 1933-1936]
         « Ce fut vers 1880 que je me liai, à Paris, avec Maupassant, grâce à Blanche Macchetta, Blanche Roosevelt avant son mariage. Cette grande et belle Américaine, étonnamment bien faite, à la lourde chevelure d'un blond vénitien et aux traits d'une pureté classique, s'était installée à Milan pour y étudier le chant, puis elle avait lâché ses vocalises pour épouser un Italien. Après de nombreuses années vécues en Italie et en France, elle conservait le plus pur des accents yankee. Elle parlait français couramment, mais avec le plus profond dédain de la syntaxe et du genre des substantifs. Excellente camarade, pleine de vie et de gaieté, toujours prête à rendre service, elle s'intitulait femme de lettres et artiste parce qu'elle avait écrit un vague roman en anglais. Elle et Maupassant étaient de vieux amis et il suffit qu'elle fît mon éloge pour qu'il m'accueillit de façon amicale la première fois que je lui rendis visite.
         L'aspect de Maupassant ne révélait pas l'homme de talent. De taille à peine moyenne, il était extrêmement robuste et beau ; le front haut et carré, le nez d'un dessin grec, le menton ferme sans dureté, les yeux gris-bleu bien enchâssés, la moustache, la chevelure et la petite impériale presque noires. Ses manières étaient parfaites, mai, au premier abord, il paraissait réservé et peu enclin à parler de lui-même ou de ses oeuvres. Il avait déjà publié La Maison Tellier, à mon avis supérieure à Boule de Suif.
         Je ne suis pas le seul à n'avoir pas à première vue su discerner le génie de Maupassant ; beaucoup de ses compatriotes qui l'ont fréquenté pendant des années ne l'ont jamais soupçonné non plus. Je tiens de Zola lui-même, qu'à l'époque des Soirées de Médan personne n'attendait quoi que ce fût de Maupassant.
         On décida naturellement que la nouvelle de Zola primerait les autres et que le classement des cinq écrivains restants se ferait après lecture. Le dernier, Maupassant lut Boule de Suif. Dès qu'il eut terminé, en choeur on l'acclama, et dans un accès d'enthousiasme bien français, on le salua comme un Maître.
         Au début, sa réserve paraissait impénétrable sous un bouclier fait de prétentions juvéniles. Parfois il racontait qu'il était de souche normande et qu'il tenait de ses ancêtres sa passion de la mer ; une autre fois, il affirmait que sa famille était d'origine lorraine et que son nom dérivait sans erreur de « mauvais passant ». Souvent, il prétendait n'écrire que pour gagner de l'argent et vivre sur un yacht, mais, dans la même phrase, il expliquait que Flaubert lui avait corrigé ses premiers poèmes et ses premiers contes, et lui avait réellement enseigné l'art d'écrire. Vers la fin de sa vie, l'adulation de l'aristocratie lui conféra une vague teinte de snobisme et la légende veut, qu'à l'intérieur de son chapeau, ses initiales se soient agrémentées de la couronne de marquis, et qu'il n'eût même aucun droit à la particule dont il fit toujours précéder son nom. Mais, au fond, comme la plupart des Français intelligents, il n'attachait guère d'importance aux titres nobiliaires et proclamait sans cesse la noblesse et la nécessité du labeur et de la tâche quotidienne : il n'admit jamais en fait que la seule aristocratie du génie et de l'oeuvre artistique ou scientifique.
         Je l'invitai à dîner un soir, et lui proposait de publier une traduction de ses contes en anglais, que je lui paierais au tarif le plus élevé qu'il pût obtenir en France. Il en demeura surpris, mais comme il avait besoin d'argent, il m'en envoya bientôt une série que je fis paraître ultérieurement dans la Fortnightly Review.
         Vers cette époque, sir Charles Dilke me prêta sa villa du Cap Brun près de Toulon ; j'y invitai Percy Ffrench de Monivea, l'ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Madrid. Au cours d'une promenade à Cannes, nous rencontrâmes Maupassant. Ffrench, qui s'exprimait en français aussi bien qu'en anglais, fit un tel éloge de moi et de mon influence en Angleterre, que Maupassant y fut sensible et accepta, en tout cas, de venir passer quelques jours avec nous à la villa. Il y séjourna environ une semaine et je commençai alors à le mieux connaître.
         Je me souviens qu'un soir, où je louais le conte intitulé l'Héritage, il me confirma ce que j'avais pressenti ; la vie de bureau qu'il y décrit fut inspirée par son stage au ministère de la Marine, à son arrivée à Paris. Comme je formulais certaines critiques sur le dénouement, il les approuva et, après un instant de réflexion, il me dit :
         – Pourquoi n'écrivez-vous pas de nouvelles ?
         – Je ne saurais pas, répliquai-je avec nonchalance. Je préfère la vie à tous ses fac-similés.
         – Vous ne seriez pas un critique si sagace, continua-t-il, si vous n'étiez également créateur. Mettez-vous à l'œuvre et, bientôt, nous aurons la joie, à notre tour, de vous critiquer.
         – J'y penserai, fut ma réponse, et, à vrai dire, à dater de ce jour sa suggestion me hanta. Mais, avais-je l'étoffe d'un écrivain ? […]
         A mesure que je me liais avec Maupassant, j'appréciais davantage ce pur type de Français aimable, à l'humeur joviale, aux idées larges. Sportif, il s'adonnait au canotage et s'enorgueillissait de sa force ; il se montra extrêmement surpris quand il s'aperçut que, grâce à mon précoce entraînement dans les écoles anglaises et à ma vie dans les universités américaines, j'étais plus adroit, sinon plus fort que lui. C'est de ses lèvres que j'entendis pour la première fois ce dicton : « Bon animal, bon homme. » Sa vigueur physique était inouïe et il prétendait pouvoir ramer toute une nuit après une journée de canotage sur la Seine. Les jeux violents l'attiraient, alors même qu'il y avait le dessous. Un matin, sur l'eau, à Argenteuil, il se leva de sa place pour remplacer à son banc un autre rameur ; comme il mettait le pied sur le rebord de la barque, le barreur, pour lui jouer un tour, se pencha du même côté et Maupassant fut projeté à l'eau.
         – Je ne pus m'empêcher d'en rire, fit-il gaiement, le coup avait été si bien calculé…
         – Aviez-vous au moins un costume de rechange ?
         – Ma foi non ! J'ai simplement ramé pour me réchauffer et mes vêtements ont séché sur moi. Dans ce temps-là, je n'attrapais jamais froid.
         C'est à cette débordante vigueur qu'il faut, je crois, attribuer ses jugements si bienveillants sur ses contemporains, et même sur ses rivaux ; il allait jusqu'à reconnaître du génie à Bourget ! Le seul écrivain que je l'entendis critiquer avec parti pris fut Edmond de Goncourt dont il tournait en dérision l'« écriture artiste ».
         – Les gens qui n'ont rien à dire sont, bien entendu, très méticuleux sur la façon de le dire, observait-il. C'est quand la vision exacte et profonde de la vie se conjugue avec la passion du mot juste, comme chez Flaubert, que vous découvrez un Maître.
         Goncourt se montra encore plus partial, et, après la mort de Maupassant, il lui dénia avec violence le titre de grand écrivain.
         Dès qu'il se fut rendu compte que ma force égalait au moins la sienne, Maupassant se mit à m'entretenir d'exploits amoureux. Comme beaucoup de Français, il étalait une étrange vanité, mais qui ne s'appliquait jamais à ses plus nobles facultés.
         – La plupart des gens, arguait-il, ont tendance à croire que les basses classes, les ouvriers et surtout les matelots sont de meilleurs amants que les hommes qui mènent une vie sédentaire ; je ne partage pas le moins du monde cet avis. L'écrivain ou l'artiste, qui prend de l'exercice et qui veille à rester en bonne santé, est un combattant bien supérieur au terrassier ou au laboureur dans la joute amoureuse. Il faut de l'intelligence pour donner à un autre être la plus grande somme de jouissance.
         Nous discutâmes, tous deux, longuement sa thèse. Je soutins que la jeunesse est la condition principale du succès, mais, à notre étonnement, il ne partagea pas du tout notre opinion et pour clore la discussion, il parla comme d'une chose toute naturelle de douze étreintes consécutives. En riant, je lui rappelai Monsieur Six-Fois de Casanova ; mais il ne reconnut pas même cette voix autorisée.
         – Six fois ! s'écria-t-il, mais j'ai fait cela en une heure !
         Je suppose que cet exploit a trait à l'histoire que mon ami Georges Maurevert me conta, à Nice, en 1923. Maupassant, poussé à bout par l'incrédulité de Flaubert, se rendit, une fois, dans une maison close, escorté d'un huissier auquel il fit constater qu'en une heure, il avait possédé six pensionnaires. Flaubert, si singulièrement continent, s'intéressait pourtant à l'extraordinaire virilité de Maupassant.
         On peut ajouter foi ou non à cette anecdote ; elle ne constitue pas, en tout cas, une injure envers Maupassant ou encore moins envers les mœurs françaises contemporaines ; Lumbroso, lui-même, narre dans un de ses ouvrages, qu'à Rome, Maupassant et Bourget se rendirent dans un bordel de bas étage ; là, Bourget, assis dans un coin, se tint coi, raillé par Maupassant qui disparut aussitôt en compagnie d'une fille.
         Plus d'une fois, Maupassant me raconta qu'il pouvait prolonger l'étreinte à son gré.
         – C'est une faculté dangereuse, lui dis-je, pensant qu'il se vantait.
         – Pourquoi dangereuse ?
         – Parce qu'on arrive facilement à l'épuisement, à la dépression nerveuse. Sûrement, ce n'est, de votre part, qu'une métaphore…
         – Pas le moins du monde, insista-t-il, et quant à l'épuisement, je ne comprends même pas ce que vous voulez dire. Trois fois ou vingt fois, je n'en éprouve pas plus de fatigue.
         – Voilà qui enfonce Casanova !
         Au moment de nous séparer pour la nuit, Ffrench me déclara que tout cela n'était que vantardise de Français.
         – Ils cherchent toujours à vous épater, insistait-il.
         Mais je n'en restais pas convaincu ; Maupassant m'avait donné une impression de véracité, et il était certainement d'une vigueur peu commune. [...]
         Comme tous les hommes, il s'adonnait à la recherche de l'Inconnu. Un jour que la conversation roulait sur les grandes chasses de l'Amérique et de l'Afrique, il déclara à brûle-pourpoint qu'après tout la femme est le seul gibier qui vaille la peine d'être poursuivi. Le simple espoir de la rencontrer, elle, l'Espérée, l'Elue, la Désirée, en promenade, dans le train de la Côte d'Azur, c'est cela seul qui donne un sens à la vie.
         – La seule femme que j'aime vraiment, continua-t-il avec une certaine exaltation, c'est l'Inconnue qui hante mon imagination, celle qui sera comblée de toutes les perfections incompatibles que jusqu'ici je n'ai jamais rencontrées. Elle sera profondément sensuelle, tout en gardant le contrôle d'elle-même : une coquette avec une âme. La découvrir, voilà la grande aventure de la vie et il n'en est point d'autre.
         Le plus curieux est qu'il se montrait plus fier de ses exploits amoureux que des contes qu'il écrivait. Qui peut prévoir, avait-il accoutumé de dire, si mes histoires survivront ? Sait-on jamais ? Aujourd'hui on vous sacre grand homme et la prochaine génération vous laisse parfaitement tomber. La gloire est une affaire de veine, un coup de dé, tandis que l'amour, c'est une sensation nouvelle arrachée au néant.
         Pas une minute, je ne voulus me ranger de son avis.
         – La sensation est fugace, me récriai-je, mais, par contre, le désir de gloire m'apparaît comme la plus haute caractéristique de l'homme ; si, au cours de notre existence, nous nous assurons une solide réputation, notre influence se prolongera au-delà de la tombe…
         – Tout passe, dit-il en souriant, et il n'existe pas de certitude.
         – Pourtant, repris-je, nous connaissons la longue route que l'humanité a gravie depuis des milliers d'années ; le fœtus, dans la matrice, nous révèle la transformation de l'état de larve à l'état d'homme et nous savons que des millénaires se sont écoulés pour que l'homme-enfant devienne le penseur ou le poète, ces dieux d'aujourd'hui. Ce même processus se poursuit chaque jour, en chacun de nous. Si vous êtes devenu plus pitoyable que d'autres, plus généreux, plus déterminé à réaliser ce qu'il y a en vous de plus noble, si ce désir de perfection alimente votre œuvre, elle est certaine de survivre et sa popularité ira grandissant. Goethe l'a mille fois redit.
         – Et Rabelais ? fit-il, sarcastique. Et Voltaire ? Où les remisez-vous, dans votre Panthéon moral ?
         – Voltaire défendit Calas et l'éloge de Rabelais est aussi aisé que celui de Pascal. Mais où votre objection est intéressante, c'est qu'elle soulève la question de savoir pourquoi le bon ou le mauvais ont d'égales chances de survivre. Nous nous souvenons aussi bien du marquis de Sade que de saint François d'Assise. A coup sûr, le scepticisme trouve en tous temps et en tous lieux des raisons de se justifier, mais il en reste assez pour justifier aussi l'espoir et nous encourager à accomplir du mieux possible notre tâche, et c'est pourquoi, dans mille ans, on lira encore trois ou quatre de vos contes.
         – Nous comprenons à peine la langue de Villon, rétorqua-t-il, et la langue qu'on parlait au XIIe siècle dans l'Ile-de-France nous semble étrangère.
         – Vous oubliez que la découverte de l'imprimerie a modifié tout cela. Elle fixe le langage en permettant l'addition de mots nouveaux et d'idées nouvelles. Le français que vous employez durera autant que l'anglais dont se servait Shakespeare.
         – Vous ne me convaincrez pas, bien qu'il y ait du vrai dans vos arguments. C'est parce que, répliqua Maupassant, vous êtes écrivain que vous avez un tel souci de gloire et de renommée posthumes.
         J'étais pris et il ne me restait qu'à rire.
         En 1885 ou 1886, il m'envoya son Horla accompagné d'une lettre bien curieuse.
         « La plupart des critiques, écrivait-il, vont croire que je suis devenu fou ; mais, vous ne vous y tromperez pas. Je suis parfaitement sain d'esprit ; pourtant cette histoire m'a étrangement empoigné ! Il surgit dans notre cerveau tant de pensées que nous ne pouvons expliquer tant de terreurs instinctives qui forment, pour ainsi dire, l'arrière-plan de notre être. »
         Le Horla me bouleversa ; ce titre dérive de le hors-là, terme appliqué au double refoulé en nous. C'était la première des histoires de Maupassant qui me dépassait. Je me sentais incapable de rien écrire de semblable, et j'en déduisis, par pure vanité sans doute, que j'avais trop de santé, que j'étais trop normal, ce qui me donna à réfléchir.
         – Votre Horla est étonnant, dis-je à Maupassant, quand je le revis. L'épouvante que vous avez dû éprouver et qui vous a inspiré ce récit prouve tout de même que vos nerfs sont en désarroi…
         Se moquant de moi, il m'interrompit gaiement :
         – Jamais ma santé n'a été meilleure.
         A Vienne, autrefois, j'avais étudié les maladies vénériennes et je terminais justement la lecture d'un récent ouvrage allemand sur la syphilis dans lequel, pour la première fois, on démontrait que cette affection provoque la paralysie chez certains sujets entre quarante et cinquante ans, au moment précis du déclin des forces vitales. Une idée me traversa l'esprit.
         – Avez-vous jamais eu la vérole ? lui demandai-je.
         – Oui, toutes les maladies infantiles, s'écria-t-il en riant. Tout le monde l'attrape dans la jeunesse ! Mais, depuis dix ans, plus trace de rien. J'en suis débarrassé depuis longtemps.
         J'eus beau lui rapporter la découverte du spécialiste allemand, il n'y attacha aucune foi. Il haïssait tout ce qui était allemand et jugeait a renommée de leur science fort exagérée.
         – Mais, et j'insistais, l'autre jour, vous vous êtes plaint de douleurs dans les membres, et vous avez dû prendre un bain très chaud. Ce n'est pas un signe de santé cela !
         – Allons nous promener ; vous verrez bien que je ne suis pas encore décrépit.
         Pour l'instant, je chassai mes craintes, mais elles surgissaient lorsque je songeais au Horla. Divers chapitres de ses autres livres éveillaient aussi mes appréhensions.
         Au printemps de 1888, je le revis à Cannes : il arrivait de Marseille, sur son yacht, le Bel-Ami. Il me raconta son voyage en Algérie et en Afrique du Nord ; il avait poussé jusqu'à Kairouan, la ville sainte, et admiré sa merveilleuse mosquée. Mais il en rapportait peu de souvenirs, sinon que chaque indigène possède, outre sa femme, trois ou quatre concubines et que toutes sont très malheureuses, car la jalousie les obsède comme une folie perpétuelle. Ces infortunées apprécient, plus qu'un geste de passion, la moindre preuve d'affection et les prostituées sont plus fières d'inspirer une marque de tendresse que de provoquer le désir sensuel.
         – Les longs romans, me dit-il un jour, sont plus faciles à composer qu'une nouvelle ou qu'un conte. Ainsi, j'ai écrit Pierre et Jean en moins de trois mois, tandis que La Maison Tellier m'a demandé infiniment plus de temps et de peine.
         Peut-être est-ce la préférence de ces deux écrivains pour la nouvelle concise, qui m'incita toujours à associer les noms de Kipling et de Maupassant ; je dois avouer que le premier fut toujours un interlocuteur bien plus intéressant. Si on parvient à l'arracher à lui-même, à lui témoigner de l'intérêt, le voilà qui vous raconte une nouvelle avec la verve qu'il aurait déployée à la rédiger. A l'encontre de la majorité des Français intelligents, Maupassant ne possédait aucun talent de causeur. Cependant, parfois, il vous surprenait : l'ampleur de ses vues ou la justesse de ses jugements révélaient un cerveau qui, comme dit Meredith, « a vu du pays ».
         Un soir, la conversation roula sur Napoléon, et je confessai que, sur un point, le grand Empereur m'avait réellement surpris. J'avais écrit jadis que Jésus fut le premier à découvrir l'âme, à s'adresser à elle, notamment dans l'ineffable : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Bien des années après, je constatai que Napoléon a dit en ces mêmes termes : « Jésus découvrit l'âme. »
         Là-dessus, Maupassant déclara qu'il n'aimait pas Napoléon.
         – Chacun, dit-il, est évidemment tenu d'admirer son intelligence ; mais j'ai toujours considéré Jésus comme le plus sage d'entre les hommes. Songer que, issu d'un tel milieu, il ait pu s'élever à une telle hauteur de pensées, c'est pour moi une nouvelle merveille du monde. Il n'est d'aucune époque non plus, mais de tous les temps.
         Maupassant professait un patriotisme aussi ardent, bien que moins aveuglé que celui de Kipling par le préjugé de la supériorité raciale.
         – Savez-vous, me dit-il, un jour, que nous autres Normands et Bretons nous détestons les Anglais plus que les Allemands ? Vous êtes nos véritables ennemis ; c'est vous qui êtes venus et avez mis à sac nos cités et pillé nos richesses. L'Allemand est loin, tandis qu'un simple bras de mer vous sépare de nous.
         – D'accord. Mais comment expliquez-vous, alors, que les Anglais ne vous craignent ni ne vous haïssent ?
         – En effet, c'est curieux ! Je suppose que c'est parce que nous étions riches tandis que vous restiez pauvres avant l'ère industrielle moderne. Les riches ont toujours peur des pauvres, et il existe de justes raisons à cette peur instinctive.
         En dépit de sa vivacité d'esprit et de son caractère sociable et gai, il me fallut peu de temps pour apprécier la vérité du jugement que Taine porte sur Maupassant quand il le qualifie de « taureau triste ». En effet, cet homme si robuste d'aspect commença bientôt à se plaindre de sa vue ; un an ou deux ans plus tard, il prétendit qu'il devenait aveugle pendant une heure, « et c'est une expérience effrayante », affirmait-il. A la même époque, il avoua qu'il avait essayé un nombre effarant de médicaments et absorbé même de l'éther pour soulager ses névralgies. Mais, avec son gros bon sens, il s'aperçut qu'il ne faisait ainsi que retarder le moment de la crise. On ne s'étonne pas que Flaubert l'ait supplié de « se modérer en tout » et, surtout, de ne pas se laisser aller à ces accès de tristesse qui vous laissent déprimé et « abruti ».
         Maupassant se plaisait à attribuer ses malaises au surmenage ; plus d'une fois, il se targua auprès de moi d'avoir écrit quinze cents pages, au cours d'une année, sans compter ses articles du Gaulois et du Gil Blas, ce qui, à cent cinquante mots à la page, représente à peine la longueur d'une roman anglais ; dur labeur, certes, mais nullement extraordinaire si l'on ne tient pas compte de son état de santé qui me paraissait chanceler.
         Je n'oublierai jamais une certaine soirée. Il avait souffert durant la matinée d'une névralgie qui avait, peu à peu, cédé aux vins et aux mets, un verre d'un porto admirable complétant la cure. Nous avions parlé de la croyance en Dieu, lorsque Maupassant considérant le facteur personnel s'écria :
         – Drôle d'être que l'homme ! Une intelligence magnifique qui observe les souffrances et les misères de son misérable double charnel ! Je constate nettement que ma santé décline, que mes douleurs physiques augmentent, que mes hallucinations sont de plus longue durée, que ma capacité de travail diminue. La consolation suprême réside dans la certitude que, lorsque mon état deviendra trop lamentable, je pourrai moi-même y mettre fin. Jusque-là, je ne gémirai pas. J'ai eu de belles heures, des heures admirables !
         Ce fut en 1889 que je suspectai la cause de l'affaiblissement régulier de ses forces. Il contremanda un de nos rendez-vous, et lorsque nous nous retrouvâmes un mois après, je lui en témoignai quelque humeur. Pour s'excuser, il se mit à bredouiller qu'une visite inattendue de Paris l'avait surpris, et il poursuivit expliquant que « les dernières amours sont les plus dangereuses. Elle est ravissante, un corps parfait, une maîtresse idéale, douée d'une ardeur comme je n'en ai jamais rencontrée… Je suis incapable de lui résister… et, ce qui est pire, incapable aussi de résister au désir de l'émerveiller ! Quels vaniteux imbéciles que les hommes ! Je paye cher ensuite ces excès. Pendant la semaine qui suit une de nos nuits de voluptés sexuelles, je souffre comme un damné, et, maintenant encore, bien qu'elle soit repartie depuis un mois, je suis la proie de malaises indicibles. Je voudrais ne jamais la revoir, elle m'épuise, elle me vide… »
         Je pensai de mon devoir de le mettre en garde :
         – Vous donnez des signes évidents de tous les surmenages, lui dis-je. Vous avez le teint plombé, une expression étrange, troublée, anxieuse… Pour l'amour de Dieu, finissez-en avec ces orgies. C'est bon à vingt ou trente ans, mais non à quarante. Vous jouez votre dernier atout. Si votre cerveau ne dompte pas votre corps, vous sombrerez. Prenez à cœur la belle parole de Shakespeare ; même son Antoine ne consentait pas à « être la brise ou l'éventail qui rafraîchit et qui apaise la luxure d'une catin » ; et je crois bien que c'est là sa propre confession…
         – … Qui apaise la luxure d'une catin ! Belle image !... Tout ce que vous me dites, je le sais ; mais, puisque je suis foutu tout de même, alors ? Et puis tout me plaît en elle. Son parfum m'enivre et, quand il s'est évaporé, l'odeur de son corps est plus affolante encore. La beauté de ses formes, la séduction ineffable de ses refus et de ses consentements me surexcitent jusqu'au délire. Jamais je n'ai goûté de telles jouissances et jamais je n'en ai donné de pareilles. Ami ! Elle est un aphrodisiaque irrésistible. Aussitôt que mon état de dépression s'allège, je la veux : il me la faut. Je ne pense plus qu'à elle ; mon esprit, mon corps sont tendus vers elle, à m'en faire mal. Je prends, bien entendu, les plus sages résolutions de me maîtriser, de me modérer, mais, dès qu'elle est là, je me sens la force de dix ; puis, la passion de la dompter, de la vaincre, le désir fou de parvenir avec elle au paroxysme de la volupté, me subjuguent, son ardent accord m'emporte, et, une fois de plus, je retombe dans l'abîme.
         Il fut assurément un amant remarquable, un des mieux doués dont le souvenir nous ait été gardé, et bien que, dans la conversation entre hommes, il insistât surtout sur le côté physique de la passion, ses lettres à sa maîtresse montrent pourtant qu'il l'adorait aussi intellectuellement et qu'elle était la compagne et le complément de la littérature, qui se classe au rang d'Antoine et Cléopâtre et dont certaines phrases rivalisent avec les plus puissantes de Shakespeare. Il lui est bien dû de le remémorer et de lui attribuer son importance.
         Mais qui était-elle, cette incomparable maîtresse ? Une Juive fortunée, de dix ans plus jeune que lui, mariée, et dont le mari n'aurait pas pardonné un soupçon même d'infidélité. Les amants se voyaient, en secret, de loin en loin. Dix ans après la mort de l'écrivain, elle publia dans la Grande Revue des souvenirs sur son amant et leurs amours. A lire ces pages, il ressort clairement que si Maupassant lui avait avoué l'effet néfaste de leurs étreintes, non seulement y aurait-elle renoncé, mais encore l'aurait-elle, sans nul doute, encouragé à dominer ses sens. Mais toujours c'est lui qui appelle, et toujours c'est elle qui vient.
         L'affection qu'elle témoigne pour lui est profonde et noble, elle se complaît à rappeler ses qualités, son grand amour pour sa mère, sa charité, parfois aveugle, et l'intérêt qu'il prend aux hommes et aux femmes qui diffèrent du type banal ; enfin, son désir d'agir en toute circonstance avec loyauté et générosité.
         Bien entendu, elle parle longuement de l'amour qu'il éprouvait pour elle, et elle cite des extraits de sa correspondance : expressions superbes de l'humilité de l'amour, de cette sainte adoration de l'amour, qui rachètent les hideurs de nos sordides existences :
         « Comme je vous aimais ! Et comme j'aurais voulu m'agenouiller tout à coup devant vous, m'agenouiller là, dans la poussière, sur le bord du trottoir, et baiser vos belles mains, vos petits pieds, le bas de votre robe, les baiser en pleurant. »
         Maupassant ayant dit une fois : « Je reste romancier jusque dans mes caresses », elle observe avec une grande finesse de jugement : « Je crois plutôt qu'il restait amant jusque dans ses romans. »
         Plus loin, quels accents elle trouve pour évoquer la magnificence de leur amour :
         « Comme il savait aimer, cet homme, et comme il savait à chacune de nos rencontres renouveler son amour. Il faudrait une plume moins inhabile que la mienne, pour évoquer toutes les splendeurs de sa passion. Il avait un don inouï de transformer les situations les plus banales en autant d'inoubliables instants. Tout s'éclairait et se transfigurait autour de moi dans la société de Guy de Maupassant. Il me faisait chérir jusqu'aux nuances les plus insaisissables des choses dont il savait faire ressortir pour moi le charme caché. Il n'y a pas une maison, pas un arbre, pas un tournant de rivière dont il m'ait parlé et que j'aie pu jamais oublier. J'ai connu par lui tant d'enchantements de l'esprit, que je frémis toutes les fois que je me demande de quelle façon se serait passée mon existence, si je ne l'avais pas rencontré. Il a fait souvent battre mon cœur devant la beauté de certaines choses, devant certaines joies et certaines souffrances humaines que, sans lui, j'aurais toujours ignorées. Les incidents les plus banals prenaient à mes yeux, lorsque c'était lui qui me les expliquait, un sens profond ou pittoresque. Et de sa voix, de sa voix sourde et caressante, comment faisait-il pour prononcer des phrases si capables de bouleverser mon âme et de transformer tout à fait les idées et les croyances qu'il me semblait avoir toujours eues ? »
         Ce bouleversement que lui produisait cette voix « sourde et caressante », elle l'éprouvait à nouveau en recevant les lettres de son amant, soucieux d'entretenir en elle le culte de leur amour :
         « Je possède de très nombreuses lettres de lui. Il m'écrivait de partout : de Paris, de Tunis, de Cannes, de Chatou, d'Etretat, etc. Elles sont surtout de Paris et de Cannes ; il me les adressait d'une façon aussi imprévue que charmante, et cela au moment où je m'y attendais le moins. C'était surtout aux époques où nous demeurions tous les deux dans la même ville.
         « Il se passait parfois une semaine sans qu'il m'écrivît un seul mot ; d'autres fois ses lettres arrivaient l'une après l'autre, sans répit, ne contenant que quelques lignes parfois, mais si belles, si suggestives, si ardentes, qu'elles m'obsédaient pendant longtemps.
         « Il lui arrivait de m'écrire une heure après que nous nous étions vus. Il n'en trouvait pas moins à me dire des mots si exquis, si inattendus, qu'une envie irrésistible me prenait, en les lisant, de courir à lui sur-le-champ et de le remercier, avec des larmes dans les yeux, de tout le bonheur qu'il me faisait éprouver.
         « Mais ses lettres, le plus souvent, portaient une date de nuit. Il m'obligeait ainsi à l'avoir sans cesse devant mes yeux, à le suivre pour ainsi dire pas à pas dans ses pensées. Et il ne me cachait rien, mon noble ami, rien de ses impressions les plus subtiles. »
         Il faut citer quelques fragments datés de Paris, 1888, minuit, pour donner une idée de l'intensité des sentiments de Maupassant :
         « Je suis si bien à vous ce soir, mon aimée, que longtemps après votre départ, je reste encore à vous adorer en silence, avec des mains qui tremblent, avec un cœur qui se serre et des yeux qu'emplit et qu'affole votre visage, je reste là, dans cette chambre, où votre voix rôde encore, où flotte encore votre parfum.
         « Tout est douceur, tout est prière, tout est reconnaissance dans ma chair, dans mon sang, dans mon âme, tout est sacré dans ma pensée qui s'élance vers vous, qui vous cherche à travers les murs, dans la ville immense où nous sommes... Il y a peu d'heures, vous étiez là près de moi, dans mes bras. Je suis seul, maintenant. Mais quelque chose de vous est demeuré autour de moi, dans l'air impalpable ; et, au-dedans de moi, dans les plus obscurs recoins de mon cœur. Et les détails de votre personne se confondent si bien en moi que je ne sais vraiment plus si j'ai vu votre voix, ou si j'ai respiré votre visage, ou si j'ai entendu votre parfum. »
         En 1890, sa maîtresse constate en lui un profond changement :
         Tout d'abord il se plaignit d'une sorte d'hallucination olfactive qui, disait-il, persistait en lui d'une manière implacable... Cette sensibilité du sens olfactif commença de se transformer en une véritable obsession.
         « Ce n'étaient pas les odeurs présentes qui le bouleversaient, mais celles qu'il avait senties et remarquées autrefois... Et toutes ces réminiscences de parfums amenaient en lui un cortège d'autres souvenirs lointains qui le hantaient. Et, plus il avançait en âge, me déclara-t-il, plus ses souvenirs remontaient à une époque éloignée. Les pensées qu'il avait eues et les sentiments qu'il avait éprouvés dans son enfance lui revenaient sans cesse à l'esprit en un tourbillon d'impressions fortes et confuses. Et ces moments vécus qu'il revivait par la pensée le plongeaient, se plaignait-il, dans un monde irréel, peuplé de regrets du passé et de craintes de l'avenir. »
         En août, il implore la présence de sa maîtresse à Nice :
         « Ne m'écrivez pas, mais venez...
         « J'ai tant besoin de vous en ce moment. Je me sens troublé par des idées si bizarres, oppressé par une angoisse si mystérieuse et agité par des sensations si confuses, que j'ai envie de crier : « Au secours ! » quand je ne vous ai plus. Et voici trois jours que je n'ai pas baisé vos mains, vos belles mains.
         « Venez...
         « Figurez-vous que, depuis quelques jours, je ne vis plus que des parcelles de mon existence d'autrefois. Des souvenirs surgissent en moi... incessants, lointains, et si rapides que je n'ai pas le temps de les saisir. Il me semble que je fais tout éveillé le rêve de mon passé. Et c'est comme si, ce passé, après s'être élevé très haut, retombait maintenant en pluie sur mon cœur, en une pluie de sons, d'images et de parfums de jadis, en un émiettement d'événements disparus.
         « Et il m'énerve jusqu'à la douleur, il m'exalte jusqu'à l'affolement, ce bourdonnement confus des jours finis ; et, sous ce tas de choses mortes puis reparues..., je suis comme une de ces pauvres larves que le fourmilion guette au fond de son entonnoir et qui, aveuglées, étourdies sous les décharges de sable que leur lance coup sur coup leur ennemi, glissent, dégringolent jusqu'au bas de sa tanière, de sa terrible tanière...
         « Et je vous attends avec impatience, mon amie tendre et belle. J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez encore. Votre présence me rendra à la vie, car votre voix est la seule qui puisse faire taire en moi les cloches du passé.
         « Je baise vos pieds pour qu'ils vous portent vers moi sans retard... »
         Ce fut cet appel, ce cri de détresse ultime qui détermina la dernière et fatale visite.
         Elle vint donc ; et ce jour-là, d'une voix douce, mais si monotone, la tête sur l'épaule de sa bien-aimée, il essaya de lui décrire ce qu'il éprouvait.
         « J'ai l'âme lourde et l'esprit tourmenté. Parfois il me semble que je ne vis pas en réalité, mais je rêve de choses confuses et connues, pourtant. Je revois avec une netteté extraordinaire les endroits où je jouais, les rues où je marchais, le lit où je dormais étant enfant. J'entends les voix que j'entendais alors, et je repense jusqu'aux pensées vagues et naïves qui roulaient dans mon cerveau. Et la réalité m'échappe, s'enfuit, se disperse devant ces fantômes de mon passé...
         « Me comprenez-vous ? la réalité m'échappe. C'est-à-dire que la vie elle-même me quitte. J'ai comme le pressentiment d'une fin prochaine et inattendue. On dit que celui qui est près de mourir revoit en l'éclair d'une seconde tout son passé, dans tous ses détails... Eh bien ! il en est de même pour moi : car, qu'est-ce que tous ces souvenirs imprévus et tenaces des jours vécus, sinon autant de regrets que j'éprouve pour un temps qui fut et qui ne sera plus jamais ? Et j'essaie de m'imaginer avec une curiosité maladive le genre de mort qui m'attend, je voudrais savoir, deviner, prévoir comment je mourrai. »
         « N'est-il pas superflu de s'apitoyer sur le destin de Maupassant ? Il sut, trois ans d'avance, que l'assouvissement de ses passions sensuelles l'entraînait droit à la mort. Tant de gens, jusqu'à son valet de chambre, François, le mirent en garde, alors que nous, pauvres mortels, nous contentons de gémir sur les catastrophes inattendues et imprévisibles ! Son œuvre même pouvait lui révéler les progrès de sa maladie physique et mentale.
         Depuis le Horla, jusqu'à Qui sait ? le terrifiant et dernier conte qu'il écrivit, son travail de création aurait dû lui servir d'avertissement. D'abord tout excès voluptueux provoqua chez lui des accès de cécité passagère, des douleurs névralgiques aiguës, des périodes d'insomnie et des frayeurs abominables qui se trahissent dans son œuvre. Il recourut alors au repos, à la diète, aux bains, aux frictions et surtout au dépaysement. Vinrent ensuite d'interminables périodes de dépression nerveuse, coupées d'intermittentes crises d'exaltation et d'excitation ; plus tard, surgirent les hallucinations où son esprit s'égarait et dont il gardait un souvenir plein d'humiliation et de honte. Et toujours, le tenaillait cette indescriptible angoisse mentale qu'il traitait de « malaise indicible ». Enfin, il perdit le contrôle de ses membres, il aperçut des fantômes sur son chemin, des visions terrifiantes qui lui donnaient la certitude de sa folie, perspective qu'il n'affrontait que parce qu'il avait le ferme dessein de se détruire lui-même, si l'expiation était au-dessus de ses forces.
         Pourtant, il réclamait encore les fatales caresses. La syphilis avait-elle affaibli ses fibres morales ? Beaucoup d'entre nous ont subi, entre quarante et cinquante ans, des dépressions nerveuses ; mais une abstinence inflexible, de l'exercice modéré et un changement de milieu rendent la santé et la raison. Dans le cas de Maupassant, le jeune canotier de Bougival qu'il avait été, et ses folies avec Mimi et Musette, pipèrent les dés contre lui.
         N'ai-je pas dit que ce fut une chance miraculeuse qu'un merveilleux génie comme Shakespeare ait pu donner sa pleine mesure ? N'eût été le don des mille livres de lord Southampton, nous n'aurions jamais connu ni Hamlet, ni Lear, ni Macbeth, ni la Tempête. Il faut un génie prodigieux allié à une résistance physique peu commune, pour devenir, comme Victor Hugo, un alerte vieillard, capable à soixante-dix ans de célébrer l'Art d'être grand-père. Mais Maupassant, comme Shakespeare, fut avant tout et toujours un amant, et c'est le plus écrasant des handicaps.
         Son valet de chambre, François, fut le témoin clairvoyant de la dernière phase de sa vie. Il remarqua, au premier coup d'œil, que la bien-aimée du maître qu'il chérissait était « une bourgeoise du plus grand chic ; elle a tout à fait le genre de ces grandes dames élevées aux « Oiseaux » ou au « Sacré-Cœur ». Elle en a gardé les bonnes et rigides manières ». Pourtant, il la prend en haine quand il se rend compte des suites de leur intimité. Souvent la tentation lui vint de supplier celle qu'il appelait « le Vampire » de ne plus reparaître.
         Le 20 septembre, vers deux heures de l'après-midi, le timbre électrique de l'appartement de la rue Boccador « sonne d'une manière traînarde ». Il va ouvrir et se trouve en face de « cette femme qui a déjà fait tant de mal à son maître ». Comme toujours, précise-t-il, elle passe, raide, et entre dans le salon sans que son visage, qui paraît de marbre, ait fait le moindre mouvement.
         Le soir, Maupassant accablé ne fait aucune allusion à cette visite.
         Le 29 octobre, dans le même état d'épuisement, il quitte Paris pour s'installer au Chalet de l'Isère, à Cannes. Le « malaise indicible » ne le quitte plus, et, le 5 décembre, il avise son notaire qu'il se sent si malade qu'il ne pense guère vivre plus longtemps.
         Tous les trois jours environ, il part déjeuner à Nice chez sa mère, à la villa des Ravenelles ; François confectionne les plats que son maître pourra digérer. Le 24 décembre, il rend à sa mère une longue visite et lui promet de revenir le lende­main, jour de Noël ; sa santé semble doucement s'améliorer et il souhaite avant tout de pouvoir se remettre au travail, pour terminer l'essai qu'il a entrepris sur Tourguéniev. Il prie sa mère de lire tous les romans de cet auteur et de lui envoyer une ou deux pages de critique sur chacun d'eux. Elle s'y engage.
         Mais le jour de Noël, il la contremande ; deux dames, deux sœurs dont l'une mariée, avaient surgi chez lui, il passe cette journée, en leur compagnie, dans l'île Sainte-Marguerite. Nous savons tous qui était la femme mariée. François se tait sur ce changement de programme, mais il rapporte que le lendemain, dans l'après-midi, Maupassant partit à pied dans la direction de Grasse et qu'il revint au bout de dix minutes. A grands cris, il appelle impérieusement son valet qui s'habille et lui dit qu'il a rencontré un esprit, un fantôme sur la route. Hallucination qui l'épouvante, sans qu'il l'avoue.
         Le lendemain 27, à déjeuner, il a une quinte de toux provoquée, affirme-t-il, par un morceau de filet de sole qui a passé dans le poumon et dont il peut bien mourir !
         Ce même jour, il écrit encore une fois à son notaire qu'il va de mal en pis et qu'il sera mort dans peu de jours. Quand il veut embarquer sur son yacht pour faire un tour en mer, Raymond, son matelot, remarque que ses jambes ne lui obéis­sent plus. Par moment, il les lève trop haut ou les pose trop vite. Déjà, François avait observé ce symptôme de la paralysie.
         Le 1er janvier, Maupassant est incapable de se raser ; il a « un brouillard » devant les yeux, mais après avoir absorbé deux œufs et une tasse de thé, il se sent réconforté et décide de se rendre à Nice, « car, si nous n'y allons pas, ma mère va croire que je suis malade ». François l'accompagne.
         « Les souvenirs diffèrent sur cette dernière journée. Sa mère raconte qu'ils causèrent ensemble tout l'après-midi sans qu'elle remarquât rien d'anormal en lui, sauf une sorte d'exaltation ou de sourde excitation. Au dîner, en tête à tête, il se mit à divaguer. Il refusa, bien qu'elle l'en suppliât, de passer la nuit chez elle ; « il suivait sa vision obstinée », et « je vis s'enfoncer dans la nuit, exalté, fou, divaguant, allant je ne sais où, mon pauvre enfant ».
         Le récit de François semble, davantage, approcher la vérité. Au déjeuner que François prépara chez Mme de Maupassant, se retrouvent avec Guy sa belle-sœur, sa mère et sa tante, Mme de Harnois qu'il aimait beaucoup. A quatre heures, Maupassant regagne la gare en voiture, sans oublier d'acheter du raisin blanc pour sa cure quotidienne. Rentré chez lui, il met une chemise de soie pour être plus à l'aise, et dîne d'une aile de poulet, de chicorée à la crème, de riz vanillé, le tout arrosé d'un verre et demi d'eau minérale. Dans la soirée, il se plaint de douleurs dans le dos. François lui pose des ventouses et lui apporte sa camomille. A onze heures et demie, Maupassant se met au lit. François, assis dans la pièce voisine, attend, pour se coucher, que son maître se soit endormi. A minuit et demi, le fidèle serviteur gagne sa chambre, laissant toutefois sa porte ouverte. Presque aussitôt, la sonnette de la grille du jardin tinte. C'est un porteur de dépêches ; mais, comme il trouve son maître endormi, la bouche entrouverte, François ne le dérange pas. Vers deux heures moins un quart, il entend du bruit et se précipite vers la petite pièce, au haut du palier ; là, Maupassant, debout, la gorge ouverte, lui dit : « Voyez, François, ce que j'ai fait. Je me suis coupé la gorge, c'est un cas absolu de folie ! »
         François appelle à l'aide le solide matelot Raymond, puis le médecin qui pratique les sutures nécessaires et l'on met au lit le malheureux dément.
         Dans l'étude sur Maupassant qui figure dans le premier volume de mes Portraits contemporains, j'ai pu approfondir le drame. J'arrivai à Antibes, au début de janvier 1892, alors que chacun parlait de la folie subite de Maupassant. Je me rendis aussitôt à Nice et, d'après les récits de témoins, je reconstituai exactement la scène du déjeuner chez sa mère, aux Ravenelles. Pendant le repas, il avait divagué et justifié ainsi les craintes maternelles ; après le déjeuner, il s'accoude sur la petite terrasse en demi-lune, sous le ciel bleu, en face de la mer violette, dont la danse légère semble un défi à ses angoisses ; je cite ici ce que j'écrivis alors :
         « Comme il lutte désespérément pour se dominer ! parfois, répondant à quelques propos de ses amis ; parfois, la sueur froide de la terreur l'inondant, lorsqu'il sent que le gouvernail lui échappe ; puis, rappelé à la raison par une remarque plaisante ou quelque détail familier de la vie quotidienne ; et, tout à coup, perdant pied dans le remous glacé de la mémoire qui se dérobe, chassée par la horde des chimères terrifiantes, tandis que persiste en lui l'abominable et consciente certitude que déjà il est fou, fou à jamais, et que les efforts les plus désespérés, les plus tenaces pour se raccrocher, pour ne pas chavirer dans l'abîme, seront vains ; il glisse, il glisse malgré lui, malgré ses doigts en sang, il tombe, l'abîme est là, béant...
         « Il regagna Cannes par le train, et, deux jours après, François, l'entendant sonner, courut vers le lit de son maître, qu'il trouva, perdant son sang à flots et criant comme un forcené : « Encore un homme au rancart ! Au rancart ! »
         « On découvrit ensuite que Maupassant avait sorti son revolver, mais comme François l'avait déchargé, il le replaça et saisit un coupe-papier qui n'entailla pas profondément le cou, mais abîma son visage.
         « Le médecin parvint à mettre Maupassant au lit où il s'endormit, tandis que, dans une demi-obscurité, François et Raymond le veillaient : le malheur irréparable était consommé.
         « Le lendemain, on sut que le télégramme provenait de la très aimée, mais Maupassant n'en eut jamais connaissance.
         « Nul n'ignore que l'état du grand écrivain s'aggrava rapidement et qu'il fut interné à la maison de santé du docteur Blanche, où, réduit à une existence purement animale, il mourut un an et demi plus tard, le 3 juillet 1893. » »



    Paul LÉAUTAUD, Journal littéraire (1931).
    Dimanche 29 mars – Eté ce matin à l'inauguration de la plaque posée sur la maison que Maupassant habita 19, rue Clauzel. J'ai une grande sympathie pour Maupassant, l'homme, sa vie douloureuse, sa fin lamentable, je ne peux parler de l'écrivain que j'ai à peine lu. Une occasion également de me promener dans ce quartier fameux pour moi. Maupassant habita cette maison de 1878 à 1881. J'ai certainement dû le rencontrer étant enfant. J'avais alors six ans, sept, huit et neuf. […]
    On disait déjà, sur place, qu'il n'est pas très sûr que ce soit au 19 qu'ait habité Maupassant, que ce pourrait bien être au 17. Marius Boisson à côté de moi disait avec justesse que rien ne serait plus facile à vérifier avec les sommiers des contributions.



    Roger MARTIN DU GARD, Journal, Textes autobiographiques, éd. établie, présentée et annotée par Claude Sicard, Paris, NRF; Gallimard, 1992, t. I. (1892-1919), p.100, 189, 733, 860, 967, 969-970, 1049 ; t. II. (1919-1936), p.44, 273, 323, 339.

    1901
    à Gustave Valmont

    Vendredi 2 août 1901.


    [...]
         Je suis à Saint-Félix jusqu'à demain. J'en ai profité pour prendre du Maupassant dans la bibliothèque de mon oncle. Sais-tu ? De tous les compliments et encouragements bienveillants que vous avez été assez loulous pour me faire, celui qui m'a rendu le plus fier est un mot de Quentin : « Non. Ne change pas : ton style est très bon dans les bons passages ; ça m'a rappelé tout le temps la prose de Maupassant. » J'en suis très fier parce que c'est un style très clair, très vivant, très coloré, que l'on sent vécu et qui ne s'imite pas. Ce n'est pas une manière, ni un truc, c'est un style propre.

    1906
    à Marcel de Coppet

    Pointe-Pescade, 8 mai 1906.

    [...] Toi, tu le connais, cet idéal ; tu as été le seul, avant mon mariage à saisir ce que je rêvais de faire : le roman objectif, où la personne du romancier disparaît entièrement, où l'action n'est pas racontée comme dans le Flaubert, le Daudet, le Maupassant, mais saute aux yeux, par scènes détachées, par taches de vie, par fragments pris sur le vif, un bout de conversation, une lettre, un geste, un monologue pensé (c'est le plus dur, celui-là) une description exacte d'un décor, un portrait, une biographie.

    1916
    à Pierre Margaritis

    30 octobre 1916.

         Rien de pareil avec les personnages des romans français. Le héros de Balzac, le héros de Flaubert (et, bien davantage encore ceux de Bourget, de Daudet, ou de Maupassant, et ceux de Boylesve,et tous les autres) sont des silhouettes dessinées d'un contour net et définitif, figées, pétrifiées, les plus exacts ont juste la profondeur d'une bonne analyse, savante, pénétrante, mais livresque.

    1917
    à Pierre Margaritis

    Mardi 27 novembre 1917.

         L'analogie Maupassant-Toulouse-Lautrec1 est très fine, très frappante. Tu as tort de te méfier tant des comparaisons. Même approchées, elles valent dix pages de laïus, parce qu'elles saisissent l'esprit et font surgir des images qui s'imposent.

    1. Dans sa lettre du 25 novembre, Pierre Margaritis esquissait de manière lapidaire ce rapprochement : « Un conte de Maupassant = un dessin de Toulouse-Lautrec (?) - chacun, chef-d'oeuvre, petit chef-d'oeuvre... »

    1918
    à Hélène

    18 septembre 1918.

    [...]
         Je relis Bel-Ami de Maupassant (un des livres - avec La Bovary - que je voulais faire lire à la Carangeot pour la mettre en garde 1° Contre les beaux garçons de rencontre ; 2° Contre son bovarysme personnel. Mais elle est en plein drame et n'a que faire de livres).

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    Á Hélène

    27 septembre 1918.

         Ma chérie,

    [...]
         Pour le « mauvais goût » de Maupassant, c'est quelquefois vrai ; mais c'est surtout pour ceci : tu n'as jamais eu entre les mains que l'ignoble, la honteuse édition illustrée d'Ollendorff, qui souille l'esprit du lecteur à jamais, et plonge l'oeuvre entière dans un air de vulgarité et de faux chic insupportable. Tâche de t'abstraire des gravures, et, de ne voir que les images suscitées par le texte. Bel-Ami est un maître livre d'une époque et d'un genre. C'est le grand roman français de 1890. Indestructible, parce que en matériaux solides, et construit avec un plan et une sûreté d'architecture remarquables.

    1919
    Première visite de Maurice Martin du Gard [jeune cousin de l'auteur].

    [...]
          Il reste jusqu'à 7 heures du soir : quatre heures. Je lui en dis de dures. Il me lit ses vers, avec un charme indéniable. Alors je prends une lettre d'Anne, dans Fort comme la mort, et je la lui fais lire. Il met le ton, il joue sa lecture. Je lui dis : « Eh bien, la contre-épreuve est décisive. Vos vers gagnent à être lus par vous. Tandis qu'un morceau de fond, comme celui-là, qui est beau par lui-même, vous le trahissez, vous le dénaturez, vous le salopez, vous en faites quelque chose de maniéré et de factice, vous lisez comme un cabot. » Il était très vexé, un peu furieux.

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    Samedi 13 septembre 1919.

         Et, au fond, quand on a bien compris cela, ce n'est pas seulement une question de génie, c'est (aussi) une question de discipline, de sévérité. Le mastic dont j'ai surchargé jusqu'à présent tout ce que j'ai écrit, je ne l'ai pas mis parce que je ne pouvais me retenir de l'y mettre ; je l'ai mis en grande partie par « art » (faux art) ; parce qu'il faisait bien ; parce qu'il ajoutait (me semblait-il). [...]
         Maupassant semble avoir failli découvrir le danger du mastic. Un livre comme Sur l'eau est, autant que je me souviens, assez peu mastiqué.

    1921
    Mardi 22 novembre 1921.

         J'imagine que si Maupassant relisait ses oeuvres dans la mauvaise édition illustrée par Bac, il ne pourrait bientôt plus voir les êtres qu'il a créés autrement que sous les silhouettes vulgaires de Bac.

    1922
    Vendredi 1er septembre 1922.

         J'ai passé 10 jours à l'abbaye de Pontigny, du 14 au 24 août. Dix jours très importants pour moi, dont je suis revenu éreinté et plutôt triste. [...]
         La famille Desjardins : le père, Paul Desjardins, ancien professeur de rhétorique supérieure à Condorcet, helleniste réputé, dont les débuts avaient été très brillants, chroniqueur au Figaro, aux Débats, dans toutes les revues de ces dernières années ; il a tout connu, il a cueilli des roses dans le jardin de Lamartine à La Muette, dîné chez Hugo, fréquenté Flaubert, Maupassant, Daudet, Bourget, Tourgueniev, Tolstoï...

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    à Marcel Coppet

    Le Mée, 30 octobre 1922.

         Depuis que les poètes expriment des sentiments, ce sont toujours les mêmes qu'ils se repassent ; car il est plus aisé en ces matières de représenter sous des couleurs nouvelles ce qui est déjà exploré et connu, que d'atteindre un sentiment jusque-là sans nom et sans précédent. Voilà pourquoi Maupassant n'existe pas à côté de Stendhal.



    Octave MIRBEAU, La 628-E8 (1907), Paris, Charpentier, 1908, p.326-327 et p.396-398.
         Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son maître, sur un ton grave et réservé :
         – J'ai lu ce matin l'article de monsieur… Il est bien…
         – Ah ! je vois qu'il ne te plaît pas…
         – Mon Dieu !
         – Que lui reproches-tu ?
         – Je dois le dire à monsieur… Monsieur manque quelquefois de chic pour ses qualificatifs… Ils sont trop simples… Ils ne peignent pas assez exactement les objets… Ainsi dans l'article de ce matin, monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée est belle… Mais ce n'est pas la beauté… la beauté vague qui fait le caractère de l'orchidée… L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive, perverse, fallacieuse, déconcertante… Moi, j'aurais écrit : « la déconcertante orchidée »… Je dis ça à monsieur…
         – Mais tu as raison… avoua Maupassant que les réflexions de son valet de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant ?...
         – Oh ! monsieur !
         – Mais si… Et où as-tu appris tout ça ?
         Alors, il se rengorgea, et, très sérieux :
         – Monsieur, répondit-il… monsieur sait bien qu'avant de servir chez monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge !...
         Et, après un petit silence, négligemment :
         – Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier ?...

    ---

         – Je vais si vous le permettez vous raconter encore une histoire… La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous devez le penser… Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son yacht… En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du Bel-Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama : « Vous ?... Ah ! que je suis heureux !... Il y a tellement longtemps !... Cela me fait une telle joie de vous revoir !... Toute ma jeunesse ! »… Et il m'embrassa, le cher Bourget… Après quoi : « Vous savez ?... Vous allez être très étonné… Vous verrez un Maupassant transformé… oh ! transformé ! » L'orgueil riait par tous les plis de sa face… Il me confia : « Vous savez ?... Je l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie ! »… C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait Notre Cœur, hélas !... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme… Il me le reprocha : « Comment ? fit-il… ce n'est donc pas une chose énorme…, énorme ? » – « Si… si… dis-je… oh ! si ! » – « Mais c'est le plus grand événement de ce temps… Quel malheur que Taine soit mort ! Comme il eût aimé cela ! » Il ajouta : « Ç'a été dur !... Maintenant, Dieu merci, c'est fait !... » Sur le Bel-Ami, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M. Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de L'Echo de Paris, et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes aixois par la méthode préraphaélite… Le déjeuner fut morne, morne… Maupassant ne disait pas un mot… Il était si affreusement triste, il nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains, que je ne pus m'empêcher de lui demander : « Qu'est-ce que tu as ?... Es-tu malade ? »… Il se décida enfin à répondre : « Non… Je ne suis pas malade… seulement… voilà… tu comprends ?... Hier… tiens !... à la place où tu es, il y avait la princesse de Sagan… là, où est Baüer la comtesse de Pourtalès… Qu'est-ce que tu veux ? » J'étais, en effet, très étonné… mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis Bourget… Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement… Maintenant, le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui devait bientôt l'emporter, il répéta,en bredouillant : « Qu'est-ce que tu veux ?... qu'est-ce que tu veux ? »... Puis : « Ces femmes-là… je les adore… parce que, mon vieux, vois-tu ?... elles ont quelque chose que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules… nos chères aïeules… l'amour de l'amour ! » Tous, nous avions le cœur serré, sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda : « Et Notre Cœur ?... Où en êtes-vous ? » Et, comme Maupassant ne répondit pas, faisait un geste vague : « Quel beau titre ! » s'écria Bourget, qui nous prit à témoins… Vous verrez… ce sera le plus merveilleux livre !... Un livre extraordinaire ! » Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer plus lourdement encore : « Il me le doit… car c'est moi qui l'ai amené à la psychologie… N'est-ce pas, Maupassant ?... c'est moi ? Dites que c'est moi ? » Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire, d'un rire pénible qui me fit l'effet d'une sonnerie électrique qui se déclenche… Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre… Voilà donc où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un si bel entrain de joyeux canotier !... Ce furent d'atroces moments… Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua à Antibes… Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au train qui me ramenait à Nice… Comme nous nous quittions, je lui frappai sur l'épaule, et je lui dis : « Ah ! oui !... vous l'avez amené à la psychologie… Il y est, le pauvre bougre… il y est en plein !... Mes compliments, mon cher Bourget… » Depuis, je ne l'appelle plus « mon cher Bourget », ni même « Bourget », je ne l'appelle plus du tout… Car je ne l'ai jamais revu… C'est le général Mercier qui l'a revu…



    L'abbé Arthur MUGNIER, Journal (1879-1939), Paris, Mercure de France, Le Temps retrouvé, 1985, p.68-69, 98-99, 150 et 322.
    1892
    13 janvier
         L'auteur des Soeurs Vatard a renié son passé. Il avait vécu autrefois avec des matérialistes : Zola, Maupassant, tous matérialistes. [...]
         Huysmans m'a dit être fatigué par les interviews au sujet de Maupassant, il va y mettre fin par une lettre adressée à la France où il célèbrera sainte Thérèse au point de vue psychologique.

    1896
    20 novembre
         Hier soir Huysmans m'a raconté « la luxure porcine » de Guy de Maupassant. Un jour, dans un dîner de 14 personnes (Huysmans en était), Maupassant se vanta de lasser une femme. On se rendit (les 14) rue Feydeau et devant tous, Maupassant se mit à poil et fit cinq fois la chose avec une femme. Flaubert était là qui surveillait et s'amusait beaucoup de tout cela. Les audaces lubriques de Maupassant charmaient Flaubert qui disait : « Ça me rafraîchit. » Huysmans dit que personne n'a poussé plus loin que Maupassant l'absence de pudeur. Un autre jour, Maupassant, Bourget et Huysmans ayant dîné ensemble, Bourget dit : « Je veux faire la fête. » Maupassant et Bourget entrèrent dans la même pièce à femmes. Maupassant ayant déculotté Bourget, lui dit : « C'est tout ce que vous avez à montrer à ces dames ? » Sur quoi Bourget prit la fuite. Une autre fois, Maupassant fit l'acte vénérien, à plusieurs reprises, devant un Russe qui dit : « C'est l'ataxie avant deux ans. »

    1904
    22 décembre
         Huysmans affirmait que Flaubert avait arrangé Boule de suif de Maupassant  et Jules Bois que Bel Ami se trouvait dans l'Education sentimentale.

    1917
    15 décembre
         Ce matin, dit la messe, au couvent, du 20e anniversaire d'Alphonse Daudet. Lucien était seul à cause du temps. Il me disait que Bourget et Maupassant ont été les premiers écrivains à dîner en ville avec les gens du monde. Ces mélanges ne sont pas heureux. C'est la confusion des langues. Goncourt s'ennuyait aux dîners de la princesse Mathilde où il était placé n'importe où.



    Vaslav NIJINSKI, Journal, 1ère éd. 1953, Paris, Gallimard, Folio, n°2312, 1991, p.199.
    Préférant vivre à l'écart, je me suis habitué à la solitude. Maupassant en avait la terreur. Sa sociabilité la lui faisait fuir […].



    Cesare PAVESE, Lettres (1924-1950), traduit de l'italien par Gilbert Moget, Paris, Gallimard, NRF, 1971, p.304 et 333-334.
    1942

    À Mario Alicata, Rome



    Turin, 14 mars 1942

    Maupassant, probablement qu'ils vont nous le tuer. Toutefois, c'est une idée excellente. Si tu réussis à le faire passer, tu es un chef. Evidemment, dans une perspective ministérielle, il conviendra d'exclure les récits sur la guerre de 1870. Moi, personnellement (Pavese), je serais d'avis d'exclure également les romans (y compris Bel Ami).
    Je pomperais l'idée avec des allusions à la grande tradition de la nouvelle néo-latine, etc.
    Salutations.



    1945

    À Giuseppe Vaudagna, Turin



    [Serralunga di Crea,] 21 janvier 1945

    Cher Giuseppe,
    [...] j'ai lu Liubiza. Je t'en prie, change le titre. [...]
    La langue de ton récit est neutre. Suffisante quand elle accompagne Liubiza, elle se fait approximative dans le reste. Je ne sais comment dire : je la voudrais ou plus sobre encore, ou franchement colorée. [...] Tu manques de culture contemporaine. Tu écris comme écrivaient les grands écrivains du XIXe siècle (avec le mépris du style), mais tu es assez de ton temps pour ne plus croire à leur solide monde objectif ; aussi éprouves-tu le besoin de t'épancher de temps en temps dans l'évocation, dans l'envolée lyrique, choses qui requièrent une maîtrise stylistique. Tu vois la contradiction ? Je crois que tu te trompes sur le sens de ta recherche : tu crois admirer une prose paisible à la Maupassant, à la Tolstoï, Tchékhov ou je ne sais qui, mais, comme nous tous, tu n'acceptes plus, pas plus que tu ne vis, ce monde arrêté, ce monde clos de réalité humaine qui faisait leur poésie.



  • Marcel PROUST, Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Philip Kolb, Paris, Plon, 1970-1976, t. I, p.144 et 159 ; t. II, p.212.
    1890
    Lettre n°26 : Madame Proust à Marcel

    Auteuil, lundi 14 [juillet 1890]
    6 heures trois quarts du soir

    Cher petit,

    […]
    Interpellée sur mes lectures, j'ai dû parler à Madame Catusse de Loti en lui conseillant de pas le lire. Elle est en admiration devant le Cœur de Bourget et n'aime pas celui de Maupassant.[…]

    J.P.

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    Lettre n°38 : A son père

    [Orléans] Ce mardi 23 septembre [1890]

    Mon cher petit papa,

         Si je n'ai pas encore commencé ma correspondance avec toi, c'est que ma permission s'est passée surtout au lit (Maman te l'avait écrit sans doute) et j'ai eu tant à faire hier (premier jour de rentrée) que je n'ai pu même écrire à Maman. J'espère que Maupassant t'a plu. Il ne doit pas me connaître, car je ne l'ai vu que deux fois, à cause de sa maladie et de son voyage, mais il doit savoir à peu près qui je suis.

         Je t'embrasse infiniment.

    Marcel PROUST

    1897
    Lettre n°134 : À Madame de Brantès

    1er septembre 1897
    Oranienhof, Creusnach
    Allemagne

    […]

    Madame,

    […]
         Je réponds d'abord à vos questions : Amitié Amoureuse si je me souviens bien, est de Me Lecomte du Nouy la femme non du peintre mais de l'architecte. C'est fait de lettres qu'elle adressait à Guy de Maupassant dont elle fut l'amie. […]

    Daignez accepter, Madame, mes respectueux hommages.

    Marcel PROUST



    Jules RENARD, Journal (1887-1910).
    1889
    5 septembre.– […] Qu'est-ce que je demande ? La gloire ! Un homme m'a dit que j'avais quelque chose dans le ventre. Un autre m'a dit que je faisais mieux et moins sale que Maupassant, un autre… Un autre encore… Est-ce ça, la gloire ? Non, les hommes sont trop laids. Je suis aussi laids qu'eux.

    1891
    18 octobre.– Hier, dîné chez Descaves avec Huysmans, Bonnetain, Huysmans, naturellement, tout autre que je pensais. […] Il disait :
    – Meyer, du Gaulois ! Il nous priait de passer au bureau du journal, Maupassant, un autre et moi. Que nous voulait-il ? Enfin, il arrive et : « Messieurs je n'ai pas voulu partir en voyage sans vous serrer la main. »
    […] Maupassant a fait des affaires avec des terrains, a une maladie de la moelle…

    1892
    15 janvier.– Ces soirées chez Daudet ! Ce qu'on y entend de plus intéressant :
    Goncourt : « Maupassant a du métier. Il réussit très bien la nouvelle normande, et encore y a-t-il dans Monnier des choses plus drôles que son Cochon de Morin. Mais ce n'est pas un grand écrivain ; ce n'est pas ce que nous appelons, nous, un artiste. »
    Qui ça, nous ? Il répète : « Ce n'est pas un artiste », regarde autour de lui pour voir si on proteste, mais personne ne proteste.
    Daudet : « Ce qui l'a tué, mon cher, c'est le désir de faire un livre de plus que les autres. Il se disait : Barrès a publié, Bourget, Zola ont publié, et moi, je n'ai encore rien publié cette année. Voilà ce qui l'a tué… »

    1893
    13 février.- […]
    J'aime Maupassant parce qu'il me semble écrire pour moi, non pour lui. Rarement il se confesse. Il ne dit point : « Voici mon coeur », ni : « La vérité sort de mon puits. » Ses livres amusent ou ennuient. On les ferme sans se demander avec angoisse : « Est-ce du grand, du moyen, du petit art ? » Les esthètes orageux, prompts à s'exciter, dédaignent son nom, qui ne « rend rien ».
    Il se peut que, Maupassant une fois lu tout entier, on ne le relise pas.
    Mais ceux qui veulent être relus ne seront pas lus.

    10 mars.– Les gros vers de Guy de Maupassant.

    1er décembre.– […]
    Chez Mendès. […] Il dit de Maupassant qu'il avait un peu la force de Gautier, de Banville : un homme d'esprit qui faisait assez mal un vers facile, de Coppée : un poète médiocre, en somme, mais de plus de métier, peut-être, que Hugo lui-même.

    1894
    22 juillet.– […]
    Jules Renard, ce Maupassant de poche.

    1896
    3 février.– À La Revue blanche. Hier soir, Muhlfeld, Baragnon, Thadée et Alexandre Natanson reconnaissaient du talent à Maupassant, et qu'on l'avait calomnié, et à Loti, et à Bourget. Ce n'est pas tant difficile, de forcer l'admiration d'un jeune. Il faut connaître la serrure, et, et c'est un tour de clefs à donner.

    1898
    14 janvier.– Chez Georgette Leblanc. […]
    Maizeroy. Il est à Maupassant, à son « vieux Guy », ce qu'un pain de sucre est à un bonbon. Il voudrait coffrer Zola.

    1899
    16 juillet.– […]
    Louis Paillard me dit en baissant les yeux, une petite rougeur aux pommettes : […]
    – Plus simplement, il faut plutôt, comme pour les poètes, vous relire que vous lire. Je voudrais faire sur vous une étude où je ne parlerais pas du « brillant fantaisiste », etc. C'est plus compliqué. Il me faudrait d'abord étudier les écrivains nivernais […], puis vos maîtres, le réalisme qui vous a influencé. Je connais très mal Flaubert, très mal Maupassant, après la lecture duquel vous avez écrit Crime de village, qui est déjà autre chose que du Maupassant. Vous n'en aviez que certaines formes de phrases, mais l'esprit était déjà vôtre.

    1900
    9 octobre.– […]
    Maupassant a du sentiment comme les autres, mais il y met des formes brutales.

    1901
    31 janvier.– […]
    Je lis dans La Revue blanche le dernier chapitre des Mémoires d'un fou. Flaubert a commencé par où Maupassant a fini, par les grandes banalités. Ça rappelle Sur l'eau, mais c'est trop tôt. Il n'y a pas, comme dans Sur l'eau, la vie d'un homme.

    1902
    6 mai.– Tristan à Boule-de-Suif :
    – Je ne sais pas ce que j'ai. Je ne suis pourtant pas cocardier, mais ça me fait plaisir de voir un officier prussien.
    C'est plaisir de constater que Méténier n'ait aucun talent, même avec le talent d'un autre. Boule-de-suif de Maupassant a vieilli, mais il y a de la race, de la distinction, dans sa rosserie. Méténier n'est qu'un homme vulgaire

    1903
    16 juillet.– […]
    Maupassant n'observe pas : il imagine de la réalité. Ce n'est encore que de l'à-peu-près.

    1905
    19 mai.– Maupassant : un oeil, mais un gros oeil.
    Il laisse l'impression d'un homme qui a une bonne grosse santé. Il s'en tire toujours. Le lecteur n'ira pas y voir.
    Hé ! si, et, si je sais quelle température il faut pour l'éclosion des oeufs, l'aventure de Toine, qui est une idée amusante, me semblera fausse, parce que Maupassant insiste.
    C'est un homme qui n'est jamais embarrassé. Il n'apprend rien, et la qualité de ses sentiments ne lui vaut pas notre affection. Bonjour, bonsoir. On n'a pas d'intimité avec lui.

    1906
    2 décembre.– On pourrait dire de Maupassant qu'il est mort de peur. Le néant l'a affolé et tué. Aujourd'hui, on s'occupe moins du néant. On s'y habitue, et cette évolution dans notre vie est une révolution littéraire.
    Pourquoi tant jouir ? Ne pas jouir est aussi amusant, et ça fatigue moins.
    Homme de lettres avant tout, disent ses biographes. Mais non ! Il a voulu gagner beaucoup d'argent, il s'est mis régulièrement au travail chaque matin, surmené, et il refait souvent la même chose. Nous sommes obligés, nous, de faire le triage.
    Le néant ne rend rien. Il faut être un grand poète pour le faire sonner.
    Il ne voulait pas livrer sa vie ; il n'était donc pas assez homme de lettres, car sa vie explique son oeuvre, et la folie en est peut-être la plus belle page.
    Son éditeur le conseillait, le poussait, le dirigeait. Flaubert se serait méfié.
    Il méprisait la femme, mais il n'y a qu'un mépris qui vaille avec elle : c'est de ne point la b…, et il ne faisait que ça.
    Il a refusé la croix, en homme qui se sait glorieux et qui n'en a pas encore assez. Il a accepté les palmes comme fonctionnaire, quand son nom ne disait rien à personne.
    Taine l'appelait « le taureau triste ». Il l'était sans doute de se savoir plus taureau que poète.
    Il n'a pas regardé d'assez près. Il s'est ennuyé trop vite, trop tôt. Il y avait encore bien des choses amusantes à voir.

    1908
    19 janvier.– […]
    Les naturalistes, comme Maupassant, observaient un peu de vie et complétaient. L'imagination, l'art achevaient la chose vue.

    7 juillet.– […]
    Critique. Marinette dit :
    – Je n'aime pas beaucoup Bourget ni Abel Hermant. Pourquoi ? Je ne sais pas.
    – Et Barrès ?
    – Je ne le connais pas. Je m'imagine qu'il doit être difficile à lire. Les Rosny sont durs, mais ils m'intéressent. Les Marguerite : trop longs. J'aime Maupassant : c'est simple et clair.

    4 novembre.– Dîner Goncourt. […]
    Hennique :
    – Je vais vous dire ce que pensait Goncourt… Je vais vous dire comment faisait Maupassant.



    Jean-Paul SARTRE, Les Mots (1964), Paris, Gallimard, Folio ; 607, 1972, rééd. 2001, p.43, 56, 131.
         « La bibliothèque ne comprenait guère que les grands classiques de France et d'Allemagne. Il y avait des grammaires, aussi, quelques romans célèbres, les Contes choisis de Maupassant, des ouvrages d'art - un Rubens, un Van Eyck, un Dürer, un Rembrandt - que les élèves de mon grand-père lui avaient offerts à l'occasion d'un Nouvel An. » (p.43)
    « Dans la vérité de son cœur, l'auteur du Deutsches Lesebuch tenait la littérature universelle pour son matériau. Du bout des lèvres, il classait les auteurs par ordre de mérite, mais cette hiérarchie de façade cachait mal ses préférences qui étaient utilitaires : Maupassant fournissait aux élèves allemands les meilleures versions ; Goethe, battant d'une tête Gottfried Keller, était inégalable pour les thèmes. » (p.56)
         « Karl m'avait retourné comme une peau de lapin : j'avais cru n'écrire que pour fixer mes rêves quand je ne rêvais, à l'en croire, que pour exercer ma plume : mes angoisses, mes passions imaginaires n'étaient que les ruses de mon talent, elles n'avaient d'autre office que de me ramener chaque jour à mon pupitre et de me fournir les thèmes de narration qui convenaient à mon âge en attendant les grandes dictées de l'expérience et la maturité. Je perdis mes illusions fabuleuses : « Ah ! disait mon grand-père, ce n'est pas tout que d'avoir des yeux, il faut apprendre à s'en servir. Sais-tu ce que faisait Flaubert quand Maupassant était petit ? Il l'installait devant un arbre et lui donnait deux heures pour le décrire.«  » » J'appris donc à voir. » (p.131)



    Paul-Victor STOCK, Memorandum d'un éditeur, 2e série, Paris, Librairie Stock, 1936, p.107-118.

    GUY DE MAUPASSANT

         Vers 1879, Guy de Maupassant, quittant son logement de Bezons où il passait ses dimanches, avait émigré à Sartrouville au deuxième et dernier étage d'une maison bordant le chemin de halage, sur la rive droite de la Seine, en face Maisons-Laffitte. Des fenêtres de son logement, la vue embrassait la rivière, depuis Saint-Germain jusqu'au tournant brusque qu'elle fait pour joindre Herblay ; on apercevait Saint-Germain et sa forêt, Maisons-Laffitte, La Frette et ses coteaux.
         A Sartrouville, libéré du ministère, il y passa non seulement le dimanche mais chaque été pendant trois années ; c'est à cette époque - 1879, 1880 et 1881 - que, parfois, nous nous croisions sur l'eau ; lui montant le fleuve jusqu'à la Grenouillère, Bezons ou Argenteuil, moi le descendant d'Argenteuil où j'avais mon logis des « dimanches ». J'ai séjourné là, hebdomadairement, pendant trois années - 1879-1881 - non pas précisément à Argenteuil (berceau de ma famille maternelle) mais en face, au Petit-Gennevilliers, sur la rive gauche, près du pont d'Argenteuil.
         En cet endroit résidait une petite colonie d'artistes très intéressants, dans laquelle j'avais été introduit par un de mes amis, le peintre Louis Chevalier. En citant les noms de ceux qui sont devenus célèbres on comprendra combien ce milieu pouvait être captivant pour quelqu'un de plus ouvert à l'Art que je l'étais à cette époque ; c'étaient : Claude Monet, Pissaro, Renoir, Manet (qui venait par occasion), Sisley, les frères Caillebotte, ceux-ci riches, avaient la seule maison confortable de l'endroit, bâtie en matériaux sérieux. Je n'ai connu là que Gustave Caillebotte le peintre et son frère l'architecte ; un troisième frère était, je crois, le curé de Notre-Dame de Lorette. Gustave Caillebotte a laissé, à l'Etat, une très belle collection de tableaux dans laquelle figurent de remarquables œuvres des peintres impressionnistes de la captivante colonie du Petit-Gennevilliers.
         Il existait également là deux chalets en bois ; celui du maître voilier Frébourg dans lequel une salle - un bouchon - était réservée aux consommateurs et, attenant au chalet, un vaste atelier où se confectionnaient les voiles.
         Le second chalet était celui de Fournaise, apparenté sans doute au restaurateur du même nom de l'île Fleurie, au pont de Chatou, et aussi, au Fournaise qui, en ces années, a existé au bout du petit bras de la rivière, à Maisons-Laffitte.
         Le chalet de Fournaise, au Petit-Gennevilliers, comprenait au rez-de-chaussée une cuisine et une vaste salle de restaurant où se réunissait la petite colonie aux heures des repas ; elle était également notre lieu de réunion en fin de saison par les temps maussades, rendant les sorties sur l'eau impossibles ou, à tout le moins, fort désagréables. Ces jours-là, la colonie, cantonnée dans cette salle, tuait le temps en jeux (cartes, dominos, jacquet) et, surtout en parlotes sur l'Art ; d'aucuns enrichissaient les panneaux de dessins, de croquis, d'études, ce qui, ultérieurement, n'a pas été une mauvaise fortune pour le propriétaire.
         Puis, sur la même rive, mais beaucoup plus bas, se trouvaient les chantiers de constructions navales de Luce et c'était tout… sur terre. Mais, sur l'eau, amarrée solidement à la berge, devant son établissement terrestre, Fournaise avait une très grande péniche fort bien aménagée. Le bas servait de garage aux petits bateaux du genre du mien ; au-dessus se trouvaient huit ou dix chambres suffisamment confortables avec chacune au moins une fenêtre sur la rivière ; chaque pièce avait accès sur un étroit couloir allant de bout en bout de la péniche et éclairé par des fenêtres donnant sur la rive. C'était dans ce « house boat » que nous logions. La péniche était reliée à la terre par une solide passerelle ; tout autour d'elle était la flottille importante des bateaux à voile dont beaucoup appartenaient aux peintres de notre colonie, très férus de ce mode de navigation et de sport.
         Après les régates, - alors très fréquentes sur ce bassin, - auxquelles ils prenaient part, c'étaient dans la salle précitée, des discussions sans fin sur les fautes commises par celui-ci ou l'approbation de l'habile manœuvre de celui-là et les noms des bateaux si souvent prononcés hantent encore ma mémoire ; que de fois ai-je entendu citer : l'Albatros, le Cul-blanc, le Saphir, le Condor, la Turquoise, le Courlis, le Pierrot !
         Malgré la différence d'âge ces artistes m'avaient en quelque sorte adopté et pris en réelle amitié. Malheureusement mon éducation artistique était encore à faire, surtout au point de vue impressionnisme, et je n'ai su ni apprécier, à cette époque (il y a plus de cinquante ans de cela) les peintres près desquels j'étais, ni su profiter du splendide milieu dans lequel j'avais eu la chance d'être introduit. J'ai depuis beaucoup regretté l'inexpérience de mes dix-neuf ans !

    *
    *    *

         Mais je reviens à Maupassant.
         Je tiens d'un témoin digne de foi, l'un des six auteurs des Soirées de Médan, ami de Maupassant et un des compagnons de sa vie intime, que le jeune et magnifique écrivain était doué - pour son malheur, - d'une puissance génésique invraisemblable, ce dont il était très fier d'ailleurs et dont il administrait la preuve à tout propos. Nul doute pour moi que cette faculté, dont il a abusé, n'ait été pour beaucoup dans la catastrophe où il a sombré à 43 ans !
         Hippolyte Taine ne l'a-t-il pas appelé « le taureau triste » et plus récemment, le fin critique M. Robert Kemp, n'a-t-il pas intitulé un de ses brillants articles consacré à notre grand conteur « Le petit taureau » ? Ces deux écrivains n'ont peut-être pas donné à cette appellation la signification que je lui attribue. En effet, en dehors de cette faculté exceptionnelle que je viens de dire, on éprouvait, au simple aspect de Maupassant, un sentiment de puissance brutale. Il était de taille légèrement au-dessous de la moyenne, très trapu, le cou très gros émergeant difficilement d'épaules larges, le buste épais bien d'aplomb sur des jambes qu'on devinait solides, la cage thoracique développée ; l'homme donnait l'impression d'être nanti d'une force peu commune.
         La tête était ronde et forte, le front découvert et large était un peu ridé ; les lèvres épaisses et sensuelles ; la chevelure abondante, courte, châtain et ondulée était séparée au milieu par une raie ; moustache noire très fournie ; une « mouche » accusée sous la lèvre inférieure ; les yeux vifs aux expressions changeantes ; le parler lent avec un accent normand léger.
         Le Maupassant avec lequel nous sommes entrés en relations en 1879 n'était pas le mondain qu'il est devenu quelques années plus tard. Il semblait alors n'attacher nulle importance à sa tenue qui, tout en étant correcte n'était nullement élégante : chemise à col rabattu, cravate régate au nœud tout fait de couleur fantaisiste, veston croisé sombre, pantalon de teinte claire à carreaux, chapeau rond.

    *
    *    *

         Le futur grand écrivain et admirable conteur se présenta à notre librairie dans la seconde quinzaine de février 1879, l'allure gauche et très gênée, par timidité sans doute. Il venait nous demander d'apposer notre firme sur la brochure, et nous charger de sa vente, de l'Histoire du vieux temps, pièce en un acte en vers qui venait d'être représentée (le 19 février) au Troisième Théâtre Français, qui n'ait autre que le Théâtre Déjazet débaptisé par le directeur, à cette époque, H. Ballande.
         Le premier règlement eut lieu le 2 mai 1879 et cent exemplaires avaient été vendus déjà, j'ai là le reçu sous les yeux. Aujourd'hui cette mince plaquette, médiocrement éditée (c'est Maupassant qui l'avait fait imprimer à ses frais) est recherchée par les bibliophiles et se vend couramment 100 ou 150 francs.
         Encouragés par le succès de cette très jolie comédie, nous demandons à son auteur, lors d'une de ses visites, de nous donner pour notre recueil de Saynètes et Monologues une petite pièce semblable. Il accepte, se met au travail et deux mois après, le 21 août 1879, il nous apporte le manuscrit de Une répétition, comédie en un acte en vers à trois personnages - dont deux en costumes Louis XV - et madame Tresse, ma tante, à qui il a affaire, de lui offrir « généreusement » cinquante francs ! Maupassant timide et fort embarrassé ne fait aucune objection et accepte. Mais le lendemain nous recevons de lui l'intéressante lettre suivante :

    CABINET DU MINISTRE
    de l'Instruction Publique
       et des Beaux-Arts

    Paris, le 22 août 1879.

         Madame,

         Toute affaire d'intérêt me paraît si difficile à aborder que j'accepterais n'importe quelle proposition plutôt que de soulever une objection. C'est ce qui m'est arrivé chez vous hier soir ; et je me disais en m'en allant que je ne devrais traiter ces questions que par correspondance. J'ai accepté vos conditions, reculant devant une discussion d'argent. Permettez-moi cependant de vous faire remarquer que notre traité me met dans une situation dure et embarrassante ; et je ne doute point que vous ne reconnaissiez la justice de mes raisons.
         Vous m'avez demandé de faire pour votre recueil une petite pièce,
    avec des costumes Louis XV. Comme vous devez vous le rappeler, j'ai d'abord hésité à cause des travaux entrepris qu'il fallait interrompre pendant quelque temps. Vous avez insisté, témoignant un vif désir d'avoir cette pièce, et alors, pour commencer avec votre maison des rapports qui pourront, je l'espère, durer fort longtemps, je me suis mis à l'œuvre, sans même vous interroger sur la rémunération à en attendre. J'ai travaillé deux mois. J'ai, en outre, remanié ma pièce sur votre demande : et vous m'offrez 50 francs ; juste ce que me rapporte en ce moment chaque chronique que je fais pour les journaux et qui me prend au plus deux heures.
         C'est en réalité bien peu. C'est même légèrement humiliant. Si la pièce est jouée, vous me donnerez cinquante francs de plus. Or si la pièce est jouée, elle me rapportera au moins 500 francs ou 600 francs. Cette somme de 50 francs devient donc presque insignifiante. Mais je rencontrerai pour la faire jouer des difficultés qui proviennent des conditions mêmes dans lesquelles elle est faite, difficultés que je n'avais point d'abord prévues, il est vrai.
         Vous m'avez demandé des costumes Louis XV. Or M. Ballande, qui est tout prêt à jouer ce que je lui apporterai, et qui me presse de lui faire quelque chose, a interrompu l'année dernière les représentations d'un petit acte :
    l'Habitant de la lune, parce que les costumes lui coûtaient 30 francs de location par soirée et que les faibles recettes de son théâtre ne lui permettaient pas de faire ces sortes de dépenses. Il n'a pas non plus de costumes Watteau. Je vais donc me heurter à cet obstacle que je ne pourrais aplanir, même en abandonnant mes droits d'auteur qui seraient insuffisants (environ 7 francs par soirée). En dehors de ce théâtre, qui m'est ouvert dans les conditions ordinaires, du Français et de l'Odéon peu abordables, du Gymnase, qui ne joue pas de vers, je ne sais trop où faire recevoir une petite pièce, surtout littéraire, conçue et écrite spécialement en vue des salons et de votre recueil, à la manière des proverbes de société, avec une intrigue légère et sans ces effets un peu gros qu'il faut sur la scène et qui choquent dans le monde.
         Si donc la question de costumes fait, comme je le crains, reculer M. Ballande, j'aurai, sur votre invitation, travaillé plus de deux mois pour recevoir cinquante francs. N'aurais-je pas mieux fait à tous les points de vue de continuer les œuvres de longue haleine que j'avais entreprises ?
         Je vous fais juge de ces raisons, Madame, et tout en me déclarant prêt à subir les conditions que j'ai acceptées un peu vite, je viens vous demander si vous ne pensez pas, en toute équité, que votre traité puisse être un peu modifié dans ce sens :
         Cent francs contre la remise du manuscrit, puisque la pièce a été commandée par vous, et écrite à votre intention dans des conditions spéciales de costume. Si la pièce est jouée, et j'y ferai tous mes efforts puisque c'est mon intérêt, mes droits d'auteur me suffiront comme rémunération sans que j'exige rien de vous. Vous vous engagerez simplement à faire un tirage à part.
         Vous voyez que cela ne changerait pas la somme totale. C'est encore peu, bien peu, et je n'accepterai plus un semblable marché. Enfin, de cette façon, je n'aurai point l'humiliation, comme homme de lettres, de recevoir cinquante francs pour une œuvre qui m'a coûté deux mois de travail.
         Veuillez avoir l'obligeance de me répondre un mot, et agréez l'assurance de mes sentiments respectueux.

    GUY DE MAUPASSANT
    17, rue Clauzel
    ou au ministère de l'Instruction publique.

    Maupassant, bien entendu, eut satisfaction ainsi que l'indique le reçu :

         Je reconnais céder à madame Tresse le droit d'impression et réimpression dans le tome six de Saynètes et monologues, d'une saynète de ma composition intitulée Une Répétition.
         Cette cession est faite moyennant la somme de cent francs que je reconnais avoir reçue en signant le présent traité.
         Si cette saynète est jouée sur un théâtre quelconque madame Tresse s'engage à faire les frais d'un tirage à part.
         Paris, le 3 septembre 1879.

    GUY DE MAUPASSANT

         De ce joli marivaudage qu'est Une répétition détachons ces quelques vers :

                   Je cours après le bonheur ;
                   Plus je cours, plus il va vite.
                   Mais ce bonheur qui m'évite,
                   Dis, n'est-il pas dans ton cœur ?

                   Je cherche la douce fièvre ;
                   Mais elle me fuit toujours.
                   Cette fièvre des amours,
                   N'est-elle pas sur ta lèvre ?

                   Pour les trouver j'ai dessein
                   De baiser, ô ma farouche,
                   Et ton âme sur ta bouche,
                   Et ton doux cœur sur ton sein.

         Quoique non représentée encore sur un théâtre, le tirage à part souhaité par l'auteur a été fait en juin 1910 et cela d'accord avec son héritier Jean Ossola de Maupassant qui est mort tragiquement, lui aussi, le 30 avril 1932.
         Jean Ossola de Maupassant, au cours d'une tournée électorale - il était député de Grasse - conduisant lui-même son auto, en voulant doubler une autre voiture a donné un coup de volant trop brusque qui l'a fait heurter un pylône et capoter dans un ravin ; il est mort sur le coup.

    *
    *    *

         Deux ans après l'éclosion d'Une répétition, le 5 décembre 1881, nous écrivons à Maupassant ceci :

         Cher Monsieur,

         Vous plairait-il de me donner aux mêmes conditions que votre Répétition une petite comédie ayant deux ou trois personnages - vers ou prose - pour ma huitième et dernière série de mes Saynètes et Monologues ?
         Je suis très désireuse de mettre votre nom parmi ceux de mes autres collaborateurs : H. de Bornier, Paul Ferrier, Jacques Normand, Paul Delair, Quatrelles, Lemercier de Neuville, etc., etc., vous m'obligeriez en me répondant de suite.
         Recevez, cher Monsieur, mes salutations empressées.

    Veuve TRESSE.

         Ce fut une erreur de psychologie de notre part, car à la fin de 1881 la situation de Maupassant était bien différente de ce qu'elle était deux ans auparavant ; la célébrité avait commencé pour lui : son volume Des vers avait été remarqué et s'était bien vendu ; Boule de suif était le grand succès des Soirées de Médan, ses contes remarquables commençaient à paraître dans les quotidiens, il était sollicité de toutes parts ; bien entendu et cela se conçoit, il se refusa à consacrer un ou deux mois à une besogne si peu rémunérée.



    Benjamin STORA, Les Clés retrouvées. Une enfance juive à Constantine, Paris, Stock, collection Un ordre d’idées, 2015, p.8.
    L’historien Benjamin Stora écrit un livre de souvenirs sur son enfance en Algérie.
           « Après la conquête, ce fut le temps des voyageurs, écrivains et poètes venant de France. J’ai découvert tous ces récits au début de mes études d’histoire à la faculté de Nanterre, mais mon père nous disait que Dumas et Flaubert connaissaient notre ville. Pour Théophile Gautier, qui chante les mérites de la civilisation française, « Constantine comme Alger doit disparaître sous l’envahissement du goût français. Elle n’existera plus bientôt qu’à l’état de souvenir. » Mais pour Gustave Flaubert, qui prendra son bateau du retour dans la baie de Stora (près de Philippeville), « la chose que j’ai que de plus beau jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha ». Guy de Maupassant, lui, pose son regard sur le spectacle des femmes juives, dans le quartier qui fut le mien : « Salut aux juives. Elles sont ici d’une beauté superbe, sévère et charmante. Elles vont, les bras bus depuis l’épaule, des bras de statues qu’elles exposent hardiment au soleil ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le soleil semble impuissant à mordre cette chair polie. »* »

           * Le même Guy de Maupassant écrira, cette fois à propos des juifs du Sud : « A Bou Saada, on voit les juifs accroupis en des tanières immondes, bouffis de graisse, sordides et guettant l’arabe comme une araignée guette une mouche. » D’autres portraits de juifs, par d’autres écrivains comme Jean Lorrain, disent aussi l’antisémitisme du regard porté par les voyageurs venus de France.



    Vincent VAN GOGH, Lettres à Théo, Paris, Gallimard, l'Imaginaire, 1988.
    Lettre à Théo de Vincent Van Gogh (Arles, 21 février 1888-6 mai 1889)
    « […] C'est certes un étrange phénomène que tous les artistes, poètes, musiciens, peintres, soient matériellement des malheureux – les heureux aussi – ce que dernièrement tu disais de Guy de Maupassant le prouve une fois de plus. Cela remue la question éternelle : la vie est-elle tout entière visible pour nous, ou bien n'en connaissons-nous avant la mort qu'un hémisphère ? »



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