L'Alsacienne, roman, Paris, Fayard, 2009, p.388-389.
Mai 1875. Tristan Dionys et Maximilien Leroy rencontrent Cléa, jeune Alsacienne.
« Quelques semaines plus tard, le 14 février, Le Temps, dont le directeur, le sénateur Adrien Hébard, était un ami de Gustave Eiffel, publia, sous le titre « les Artistes contre la tour Eiffel », un véritable réquisitoire.
C'est avec jubilation que Maximilien Leroy lut à Tristan, qui, comme Goethe, trouvait la lecture de la presse quotidienne dérangeante voire stérilisante pour un créateur, cette diatribe outrecuidante.
- Écoutez ça, dit-il en déployant le journal considéré comme le plus sérieux. « Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel », déclama Max.
- Qu'est-ce que le goût français méconnu ? demanda Tristan, amusé.
- Celui de ces messieurs, pardi ! Ils prononcent d'ailleurs une condamnation sans appel ainsi rédigée : « Nous refusons de voir la Ville de Paris associée plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d'un constructeur de machines, pour s'enlaidir irréparablement et se déshonorer », acheva Leroy.
- Et qui sont ces procureurs ?
- L'article est suivi de quarante-sept signatures, dont vingt-six membres de l'Institut, précisa Max.
- Mais encore ?
- L'architecte de l'Opéra, Charles Garnier, le compositeur Charles Gounod, des écrivains, comme Guy de Maupassant et Alexandre Dumas, des peintres, Meissonnier, Bouguereau, Gérôme, des poètes, tels François Coppée, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme et d'autres, moins connus du grand public. »
Michel DÉON, Madame Rose, Paris, Albin Michel, 1998, p.80.
« Dans l'après-midi, Lucie lui lut Le Horla. Aux premiers mots datés du mois de mai : "… on dirait que l'air, l'air invisible est plein d'inconnaissables puissances dont nous subissons le voisinage mystérieux…", Madame Rose joignit les mains comme pour une prière.
– Ma petite, personne, sauf Nerval qui le poétisait, n'a parlé du délire comme Maupassant. Il a vu venir de loin ses cauchemars et ses rêves chevauchant un dragon. J'imagine qu'à la dernière heure, après nous avoir infligé tant de tourments, le dragon salive de plaisir. Il nous tend les bras, le monstre, l'hypocrite. Les innocents tombent dans le piège… Continuez… »

Alfred DÖBLIN, Berlin Alexanderplatz (1929), trad. de Zohra Motchane, Paris, Gallimard,
Folio ; 1239, 1990, p.117-118.
Ce roman raconte les mésaventures de Franz Biberkopf, criminel et souteneur, dans le Berlin
des années 1925-1930.
« Un ciel clair et constellé rayonnait au-dessus des sombres demeures humaines. Le
château de Kerkauen dormait dans le calme de la nuit. Mais une charmante tête blonde, en
quête de sommeil, labourait en vain l'oreiller. Demain, demain déjà, son chéri bien-aimé doit
la quitter. Un murmure parcourait (traversait) la nuit profonde et opaque (noire) : Gisa, reste,
reste (ne t'en va pas, ne te sauve pas, ne tombe pas, veuillez vous asseoir). Ne me quitte pas.
Mais le silence désolé n'avait ni oreille, ni coeur (ni pied, ni nez). Et en face, séparée par peu
de cloison, gisait, les yeux ouverts, une femme pâle et mince. Sa sombre et luxuriante
chevelure ondoyait sur la soie du lit (le château de Kerkauen était réputé pour ses lits de soie).
Frissonnante, elle tremblait. Ses tempes claquaient, comme par les grands froids, un point.
Mais elle ne bougea, virgule, ramena la couverture sur elle, un point. Immobiles et glacées ses
mains fines (comme par les grands froids, frissons, femme mince, les yeux ouverts, lits de
soie réputés) s'en détachaient, un point. Ses yeux luisants allaient, venaient, erraient dans le
noir, et ses lèvres tremblaient, deux points, guillemets. Laure, un tiret, Laure, un tiret,
guillemets, musée Guimet, Guy de Maupassant. »

Françoise DORIN, La Mouflette, roman, Paris, Flammarion, 1994, p.127-128.
Ophélie vit avec sa grand-mère et le compagnon de celle-ci.
« Sur sa mère qu’elle a surprise en flagrant délit d’indifférence, plongée dans ses sacro-saints mots croisés devant la dépouille de son mari, elle dit :
–– Elle aurait beaucoup plu à Maupassant. »
Elizabeth Nell DUBUS, Le Dernier Rêve de Beau-Chêne, roman, Paris, Presses de la Renaissance, 1987, p.202-203.
Fin juin-septembre 1944, Skye, le fils du propriétaire américain de Beauchêne, prisonnier des Allemands, s’évade. Un maquisard le récupère en lui donnant le mot de passe.
« Juste au moment où il vit l’eau scintiller à la lueur des étoiles, une main lui toucha l’épaule tandis qu’une autre se plaquait sur sa bouche.
« Le collier de diamant », lui chuchota quelqu’un à l’oreille, et Skye se détendit : c’était le mot de passe que Guy avait choisi, le titre d’une nouvelle de Maupassant. »
Jean-Louis DUBUT DE LAFOREST
- Poème (1893).
I
Le plus grand parmi nous, dans la toute-puissance
Du Verbe, et l'éclat des valeurs
l'allume, le fait resplendir et l'encense.
Un bouquet aux mille couleurs !
II
C'est Guy de Maupassant, sa verve généreuse,
Semant des rires et des lois ;
C'est le flambeau sacré de la raison joyeuse,
C'est l'honneur de l'esprit gaulois !
III
Or, le flambeau s'éteint, sous une ombre ennemie.
On voit défaillir sa raison :
Elle n'était pas morte elle était endormie
Dans le merveilleux horizon !
IV
Il sort vainqueur de l'ombre arrêtant sa carrière,
Ô deuil ! Ô sinistre pêché !
Mais salut à la mort qui met de la lumière
Autour du front qu'elle a touché !
- « La Maison des vierges et repenties » dans Le Cocu imaginaire, Paris, Dentu, 1895, p.95-96.
Dans cette nouvelle, Gustave Monistrol décrit à ses amis le couvent des Bernardines, où se réfugient les prostituées repenties.
« Un matin, deux femmes échappées d'une maison de tolérance vinrent frapper à la porte de l'abbé Cestac. Que faire de ces fugitives ? Où les mettre et comment les nourrir ? Déjà, Cestac avait reçu de semblables visites et dirigé les errantes vers les refuges de Montpellier, de Montauban et de Toulouse. Ces établissements débordaient. Alors, le prêtre eut l'idée de cacher les dames en son grenier, le grenier des orphelines.
Il y a quelque chose de pareil dans l'un des chefs-d'œuvre de mon pauvre et illustre ami Guy de Maupassant, mais c'est une fille qui s'est vengée d'une officier prussien, et que le curé loge, non pas au grenier… mais près des cloches.
Bientôt, à ces orphelines et à ses prostituées se joignirent d'autres malheureuses. Le prêtre les mena sur le rivage : elles édifièrent des cabanes de paille et elles y vécurent, labourant des plaines incultes et désertées par l'homme. »

Marie-Bernadette DUPUY, Le Moulin du loup [2007], Paris, Pocket, 2020, p.451.
En Charente, en 1897, Claire vit heureuse avec sa famille et le loup qu’elle a recueilli.
Bertille s’était réfugiée près de la cuisinière. Elle lisait un roman de Guy de Maupassant, Notre Cœur. La jeune femme venait de découvrir cet auteur et tenait à posséder tous ses livres.

Benoît DUTEURTRE, Les Pieds dans l'eau, roman, Paris, Gallimard, 2008, p.75-76, 80-81, 219-220.
Dans ce roman familial, Benoît Duteurtre, descendant du Président de la République René Coty, décrit Étretat.
« Avec Maupassant, Monet, Offenbach, Maurice Leblanc, Étretat tenait le haut du pavé. Et elle avait encore marqué quelques points dans les années cinquante, au temps des séjours du président Coty. » (p.75-76)
« Neveu d'Eugène Le Poittevin - le peintre qui avait lancé la station -, Guy de Maupassant passa lui-même toute son enfance dans une maison achetée par sa mère à côté de l'église. Des années plus tard, employé au ministère de la Marine, il retournait aussi souvent que possible arpenter la plage, si proche de celle d'aujourd'hui : « Les propriétaires descendent à la mer invariablement tous les matins (le ciel le permettant) vers dix heures. Autour des dames et à leurs pieds, les hommes que n'absorbe pas le Casino s'assoient et se couchent sur le galet, lorsque leur âge le leur permet, et les conversations s'engagent et se poursuivent jusqu'à onze heures et demie. À quatre heures de l'après-midi, on redescend à la plage. Même tableau que le matin. »
Devenu célèbre, il acheta un terrain sur la route de Criquetot qui s'enfonce à travers champs et fit construire « La Guillette », une bâtisse de couleurs vives avec son crépi jaune, son toit rouge, ses potiches et ses vitraux. Il y donna plusieurs fêtes mémorables, à l'abri d'une enceinte suffisamment haute pour exciter l'imagination des voisins - toujours prompts en ragots sur ses mœurs dépravées.
Aujourd'hui, le même portail, surplombé de deux dragons en céramique, sert à protéger le jardin des indiscrétions touristiques. La gentillesse de la propriétaire m'a permis d'y séjourner, dans une chambre du premier étage dont la vue plonge sur la « caloge » de l'écrivain, toujours plantée au milieu du jardin : une barque aménagée en appartement pour son valet de chambre. À la nuit tombée, j'éprouvais un plaisir d'esthète à l'idée que j'étais en train d'écrire chez Maupassant… Celui-ci s'éloigna pourtant d'Étretat dont il ne supportait plus le climat trop frais, pour s'en aller vers le sud, à Antibes et jusqu'à Palerme. » (p.80-81)
« Je n'appartenais vraiment à aucun de ces mondes, mais leur enchevêtrement me ravissait. Et, quand le soleil tombait, il me restait encore à confronter ce jeu social aux sensations intemporelles. Je retournais alors sur les falaises, cent mètres au-dessus de l'eau, longeant cette roche crayeuse qui plonge dans les flots, comme le décrivait Maupassant un siècle plus tôt : « J'avais marché depuis le matin sur ce gazon ras, fin et souple comme un tapis, qui pousse au bord de l'abîme sous le vent salé du large. Et, chantant à plein gosier, allant à grands pas, regardant tantôt la fuite lente et arrondie d'une mouette promenant sur le ciel bleu la courbe blanche de ses ailes, tantôt sur la mer verte, la voile brune d'une barque de pêche, j'avais passé un jour heureux d'insouciance et de liberté. » » (p.220)

Pierre GAULON, La Mort en rouge, thriller, Grainville, City Éditions, 2013, extrait du chapitre 17. Édition numérique. http://www.city-editions.com/
Présentation de l'éditeur : « Des coups frappés à la porte, comme autant d'appels au secours. À travers le judas, Clément Danver a juste le temps d'apercevoir un homme se jeter du haut de cinq étages. Selon toute vraisemblance, l'homme s'est suicidé. Sauf que… Clément a cru voir, un instant, une autre silhouette. Une femme spectrale à la chevelure maculée de sang. Sans doute a-t-il rêvé… Mais le policier envoyé sur les lieux a lui aussi des doutes sur le suicide. D'autant que la mystérieuse « fille aux cheveux rouges » semble bien réelle. Elle laisse même des cadavres partout où elle passe… De sombres secrets enfouis depuis la
Seconde guerre mondiale ne tardent pas à ressurgir. Pour certains, la vengeance est vraiment un plat qui se mange froid. »
« Lou le regarda un instant en silence. Elle aimait le caractère candide du jeune homme. Elle avait l'impression de se revoir quelques années plus tôt, avant que les horreurs du métier ne s'abattent sur elle.
Elle soupira. Comment lui faire comprendre la véritable nature humaine ? Elle tourna la tête et aperçut la bibliothèque de Clément. Une idée lui traversa soudain l'esprit.
– Maupassant avait des troubles psychiatriques, n'est-ce pas ?
Clément hocha la tête, surpris du brusque changement de sujet. Lou répéta sa question, et le garçon acquiesça sans comprendre.
– N'a-t-il pas écrit une partie de ses contes fantastiques en tirant expérience de ses hallucinations ?
– Si, mais je ne vois pas en quoi…
Lou s'était levée et fouillait dans les livres de la petite bibliothèque. Elle en tira un ouvrage qu'elle commença à feuilleter.
–Peux-tu me dire, dans ce cas, s'il a réellement inventé Le Horla, La Nuit, La Chevelure ? Non, bien sûr, car, étant lui-même atteint de troubles de démence à cause de sa maladie, il avait déjà vécu tous ces contes fantastiques. Il ne lui restait plus qu'à les transcrire. Vois-tu, Clément, parfois, la frontière est mince entre le rêve et la réalité, entre l'illusion et le palpable. »

Franz-Olivier GIESBERT, La Cuisinière d'Himmler, roman, Paris, Gallimard, 2013, p.167.
Épopée drolatique de Rose, cuisinière truculente, d'origine arménienne, ce récit décrit les horreurs du nazisme.
« J'y succombai au demeurant un soir que Gabriel était resté à l'appartement pour garder les enfants. C'était l'un des grands patrons des magasins Félix Potin. Un fort gaillard aux épaules
de bûcheron qui sentait le cigare et l'eau de Cologne, le genre de type qui était fait pour jouer le rôle de Maupassant au cinéma. »

Patrick GRAINVILLE, Falaise des fous, roman, Paris, Le Seuil, Cadre rouge, 2018, 654 p.
« Courbet était un fanatique de la natation comme l’athlétique Maupassant qui, lui aussi, avait sauvé de la noyade un imprudent, une année plus tôt. L’histoire avait fait le tour d’Étretat. En fait, Maupassant avait concouru avec plusieurs marins d’Yport au sauvetage d’un poète anglais, un certain visionnaire, Charles Algernon Swinburne, égaré par les courants sous les ailes alchimiques de l’arche d’Aval. J’avais vu ce Swinburne se promener sur les galets en compagnie de son ami Powel. Tous deux faisaient la paire. L’un, nabot rondelet, et Swinburne, fluet, doté d’une tête démesurée, grotesque. Arborant un décolleté bravache. Sa loquacité intempérante, ricaneuse, faisait jaser les pêcheurs qui s’embarquaient pour le hareng et qui, en matière de monstres, en avaient vu d’autres dans les brouillards marins et les tourbillons. On racontait que Maupassant, par gratitude, avait été invité dans le cottage de Powel et de Swinburne. La maison s’appelait la Chaumière de Dolmancé. » (p.26)
« Je lui répondis que, selon les dires de mon oncle Armand, ces fontaines d’eau douce venaient d’un ancien cours d’eau, la rivière du Grand Val, qui traversait la ville et qui prenait
source à Grainville-Ymauville, là où Maupassant avait passé une part de sa petite enfance avant de venir à Étretat avec sa mère. Une légende racontait qu’une fée blessée par le refus d’un meunier de lui offrir l’hospitalité avait escamoté la rivière en la faisant circuler sous la terre. » (p.29)
« Un jour, je crus voir Maupassant sortir de la Chaufferette, la maison que Lepoittevin possédait derrière son atelier marin. Mais est-ce une illusion rétrospective ? Il filait à grands pas dans le vent. On racontait qu’il lui arrivait de coucher dans la caloge qui ornait le fond du jardin de Lepoittevin. Ces vieux caïques rafistolés avaient été habités, jadis, directement sur la plage par les plus pauvres. Désormais on y remisait le matériel, mais je n’ai jamais pu m’empêcher de penser qu’ils auraient pu servir à la galanterie dans des cas d’escapade nocturne d’un mari, d’un fils, d’une audacieuse acculée par le désir.
Dans une des chroniques de Maupassant, intitulée « La vie d’un paysagiste », il sera question de la peinture de Monet et de Courbet. Maupassant évoque ce dernier peignant La Vague dans l’atelier d’Étretat : « Un gros homme graisseux et sale collait avec un couteau de cuisine des plaques de couleur […]. Et Courbet aussi parlait, lourd et gai, farceur et brutal, […] plein de bon sens paysan caché sous de grosses blagues. » Quel portrait ! Maupassant ne peut pourtant pas faire la fine bouche, car quelques années plus tard je devais le rencontrer, pour hasard, dans un lieu plus compromettant…
Maupassant le boulimique, le plus grand amant de son siècle, et Courbet, le peintre le plus audacieux du corps féminin, ont-ils eu un échange sur le sujet ? Ni l’un ni l’autre n’étaient avares de mots. Courbet de sa voix paysanne du Dauphiné, dont il forçait exprès le ton, a-t-il fait une confidence sur ses chefs-d’œuvre secrets à l’écrivain obsédé ? Maupassant reste muet là-dessus. » (p.36-37)
« Oui, les Vagues de Courbet à mes yeux ont annoncé la catastrophe qui allait nous tomber dessus. La guerre de juillet 1870 qui bouleversa nos vies. […] Maupassant rallia la garde mobile et Flaubert, malgré son scepticisme, prit la tête de la garde nationale de Croisset et fit défiler ses hommes. J’aurais voulu voir ça. » (p.38)
« Pendant cette harangue, nous avons aperçu Maupassant en train d’écouter, légèrement dubitatif. Armand et moi sommes allés à la rencontre du voisin d’Étretat. Engagé comme garde mobile, il avait été versé dans l’intendance. Je n’eus guère le loisir de l’entretenir de Courbet. Il avait l’air un peu taciturne mais il se ravisa pour claironner qu’il ne doutait pas de la victoire finale. On lui demanda des nouvelles de Flaubert.
– Il est fou de rage contre les Prussiens et contre tous les pignoufs sanglants qui ont donné tête la première dans cette déclaration de guerre. Croisset est occupé par des dizaines de Prussiens. Il est venu se réfugier ici, dans son appartement rouennais, pour le moment… Il a préféré ne pas venir écouter Gambetta ! Il dit que personne ne se battra. Il n’a pas voulu attendre la harangue mensongère ! Il a une crise… Il est à bout de nerfs, il clame qu’il va en crever !
On voyait arriver, dans Rouen, les centaines de chars à bancs qui avaient servi à trimballer, jadis, les paysans invités à la noce d’Emma Bovary. Mais c’était moins gai. Toutefois, agrippant la ridelle, une petite vieille édentée, sous son bonnet, riait tout le temps en envoyant des baisers. Elle avait perdu ses esprits dans la débandade. Autour d’elle, les autres vieillards au regard vide ou peureux, les gosses ahuris, les baluchons débordants. Les poules ficelées s’égosillaient. Les chiens qui suivaient trottaient, vaillants, sans aboyer, une ou deux vaches bousaient. Un âne boitillait. Maupassant regardait.
– Les pauvres bougres, les pauvres bougres… C’est noir, tout ça.
Mais le gaillard, peut-être pour se désintoxiquer de son désespoir, désigna une jeune bourgeoise au chapeau enrubanné, flanquée d’un mari, il railla :
– C’est Emma qui passe… Gageons que, cette fois, elle tombera amoureuse d’un officier prussien et trouvera enfin le bonheur ! » (p.42-43)
« – Tiens ! J’ai des nouvelles de ma villa, elle n’est pas encore occupée par les uhlans. La vôtre doit être indemne, elle aussi. Les uhlans entrent dans Étretat, en sortent. Même chose à
Dieppe. À Fécamp, les dragons ont d’abord surgi pour annoncer l’arrivée de leurs troupes prussiennes qui se sont installées pour de bon, à charge pour la mairie de pourvoir à leur entretien. Énorme tribut. Ce qu’ils bouffent et boivent, ces gaillards ! Ils profitent ! Maupassant, en armes, a paraît-il résisté, puis il s’est replié comme nous tous. Flaubert a dû se sauver de Croisset occupé.
– Oui, nous avons vu Maupassant à Rouen. » (p.50-51)
« C’était une grande fille allègre, plantureuse, [la Belle Ernestine] avec un zeste de mélancolie secrète. Elle avait le parler de chez nous et disait « la mé » pour « la mer » et « le ka » pour « le chat ». Et « ber » pour « boire ». Maupassant ne devait pas rester indifférent… » (p.62)
« Qui donc avait-on tué pour le brûler ainsi dans l’enceinte des falaises dont les remparts se dressaient éclairés par des flammes ? Quel pantin ? Quel polichinelle de carnaval ? Ou quelle victime expiatrice ? À moins que le poète anglais, Algernon Swinburne, l’occultiste sadique, ne fût de retour, oui, celui que Maupassant avait sauvé de la noyade. Un glissement électrique de ma pensée implanta soudain dans mon esprit cette idée monstrueuse : Guy de Maupassant était mort sous le linceul immaculé ! Mort ! Mort !
Je voyais bien que personne ne ricanait, ne criait, et que la plus grande solennité présidait à la cérémonie. Pourtant ces gens ne se cachaient pas complètement. Il y avait dans cet apparat funèbre et fantasque quelque chose de permis, d’assumé.
Le bois brûlait. On eût dit un de ces bûchers que les pirates de l’ancien temps allumaient pour naufrager les bateaux et les piller. Mais la forme blanche mangée par les flammes aurait suffi à me détourner de cette interprétation surannée.
Je voyais et j’étais incapable de déchiffrer l’énigme. Une odeur de graisse, de chiffons crépitant, de sapin carbonisé, d’huiles cramée montait dans la nuit. Les hommes contemplaient le brasier sans bouger. La nuit hurla. Je ne sais quel esprit mauvais s’était emparé de ma pauvre cervelle. La rafale fit jaillir un essaim d’étincelles mordantes ruées sur moi. Était-ce l’Ennemi ? L’édifice craqua, projeta une brassée de flammèches. Et dans ces griffes d’or, au cœur d’un intense rougeoiement, j’aperçus un fagot horrible et plus sombre qui vacillait sur son assise. Il s’ouvrit, je reconnus une grille de vertèbres noires, écarquillées, qui basculait dans le feu. C’était le corps… de Maupassant ? » (p.138-139)
« Cette fois, j’ai tout à fait reconnu Maupassant sur la plage. Il fait un tour au milieu des caloges. Il remonte vers l’Hôtel Blanquet. Monet travaille de la fenêtre de l’annexe face à la mer. Maupassant lui adresse un signe amical et le rejoint.
Voilà un tableau qui séduit l’écrivain. Dru, coloré, précis. À la bonne heure ! Deux grosses caloges en gros plan. À droite se dresse le coin d’une maison du rivage. Des volets vert pomme. La mer bleu turquoise. Un essaim de voiles mauves, indigo, très délicates. Cette fois, un pullulement de silhouettes humaines, pêcheurs, femmes, en touches rouges et bleues, agglutinées. C’est familier, c’est quotidien, on vaque. Monet sourit mais ce tableau est une anecdote à ses yeux. Ce qu’il désire, c’est le grand machin matériel et marin. Les colosses des portes, bien sûr. Là-bas, la Manneporte royale, la voûte du monde. La figure humaine, la péripétie domestique ont cessé de l’intéresser. Le voilà bien loin de Degas, de ses merveilleuses études de physionomies naturalistes, de zoologie humaine. Comment expliquer cela au réaliste Maupassant, avec lequel Monet aura des échanges compliqués ? Leurs deux caractères sont bien différents. L’excès de vie de Guy, étroitement lié à son obsession de la mort. L’excès d’art chez Monet, qui avale vie et mort, les dépasse.
Maupassant est trop exubérant, trop bavard. Trop de gestes. Monet, taiseux, dévoré par son travail. Il a peu de temps à accorder à ses visiteurs. Il est tout à sa faim farouche de peinture. Il trouve que l’agaçant Maupassant n’y comprend pas grand-chose… Les deux amis fameux sont-ils de vrais amis ? On rêve à une complicité profonde, à des méditations, des confessions mutuelles. Monet fonctionne davantage comme Flaubert. Même acharnement bourru.
Voilà qu’Anna me révèle tout de go qu’il y a deux nuits Maupassant est allé contempler les étoiles du haut de la crête d’Aval. Son témoignage me fait trembler.
– Tu l’as rencontré ?
– Non, je dormais comme un ange. Mais un astronome local qui l’accompagnait me l’a raconté. C’est un homme de science, M. Louis, un ami de papa. Maupassant se passionne pour l’astronomie, le sens de tout cet infini, tu vois… Il a un grand chien, un certain Paf, qui, en écoutant la plainte du flot brisé sur le roc, hurla soudain à la mort comme un esprit. Maupassant parut saisi, hanté par ce présage. Il voulut revenir bien vite et jura qu’il aurait dû emmener Piroli plutôt que Paff !
– Qui est Piroli ?
– C’est un amour de petite chatte souple qu’il adore.
– Il t’a donné tous ces détails, l’astronome !
– Oui. Je lui ai demandé de me les répéter, cela me fascine comme toi les moindres usages de Monet.
Mais Maupassant n’est pas du tout Monet. Je me méfie de la passion de l’écrivain pour les petites chattes de Paris et d’Étretat. Piroli ! Piroli ! Et Paff ! Plus d’une a fini entre les pattes du matou par les nuits astronomiques de la Guillette. La cuisinière suggère que c’est un défilé, des fêtes, des mascarades, des loteries, des jeux, des feux d’artifice, une sarabande piaffante et tutti quanti ! Sous prétexte, bien sûr, d’observer la lune dans le doux froufrou des étoiles, comme dit le poète.
Un jour, une habituée de ces fêtes épicées fut plus crue. Elle me révéla le goût de Maupassant pour les farces douteuses et bien grasses, ce qu’il reprochait justement à Courbet. La jolie brune me raconta tout de go que, une nuit, Maupassant s’était dessiné un con décoré de lèvres et de poils tout autour du nombril et qu’il le lui avait découvert, au clair de lune, pour la mettre à l’aise et qu’elle se considère en famille. Il était polisson en diable ! » (p.164-166)

Jean-Christphe GRANGÉ, Les Promises [2021], Paris, Le Livre de Poche, 2023, p.85.
Berlin, les promises sont ces grandes dames du Reich qui se retrouvent chaque après-midi à l’hôtel Adlon pour bavarder et qui sont victimes d’un tueur mystérieux. Minna von Hassel, riche héritière à la tête d’un hôpital psychiatrique, s’attelle à l’enquête.
« Parfois, elle se souvenait de ses illusions lorsqu’elle était en fac. La folie est une fenêtre ouverte sur l’art, l’intelligence, l’imagination. Quand elle pensait démence, elle pensait Robert Schumann, Guy de Maupassant, Vincent Van Gogh, Friedrich Nietzsche… Elle sauverait les génies (et les autres) et libérerait la parole de la folie… »

Jean-Michel GUENASSIA
- Le Club des Incorrigibles Optimistes, roman, Paris, Albin Michel, 2009, p.52.
Michel Marini, lecteur compulsif, avait douze ans en 1959.
« J’ai dévoré les classiques avec des critères littéraires personnels. Je ne lisais pas un romancier. Je lisais sa biographie et je n’arrivais pas à aimer l’oeuvre si je n’aimais pas l’homme. L’homme était plus important que l’oeuvre. Quand la vie était héroïque ou illustre, les romans étaient meilleurs. Quand le bonhomme était abominable ou médiocre, ça avait du mal à passer. Saint-Exupéry, Zola et Lermontov ont longtemps été mes auteurs préférés, pas seulement pour leurs oeuvres. J’aimais Rimbaud pour sa vie fulgurante et Kafka pour sa vie discrète et anonyme. Comment réagir quand vous adoriez Jules Verne, Maupassant, Dostoïevski, Flaubert, Simenon et une flopée d’autres qui se révélaient d’abominables salauds ? Devais-je les oublier, les ignorer et ne plus les lire ? Faire comme s’ils n’existaient pas alors que leurs romans n’attendaient que moi ? »
- La Valse des arbres et du ciel, roman, Paris, Albin Michel, 2016.
À Auvers-sur-Oise, le dernier amour de Van Gogh pour Marguerite Gachet.
- p. 20 : « « Nous venons, écrivains, peintres sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté intacte de Paris protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire française menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse tour Eiffel… »
Guy de Maupassant, Alexandre Dumas fils, Emile Zola, Gounod, Charles Garnier, figurent parmi les trois cents artistes signataires de cette pétition, d’autres comme Gauguin, Verlaine, les Goncourt, Alphonse Allais, et bien d’autres, dénigrent la tour. »
- p. 56-57 : « Comme une majorité de leurs concitoyens, un nombre considérable de personnalités : Gustave Courbet, Edgar Degas, Auguste Renoir, Jules et Edmond de Goncourt, Auguste Rodin, Jules Verne, Guy de Maupassant, Ernest Renan, Jules Michelet, Stéphane Mallarmé, Maurice Barrès, Jean Jaurès, Alphonse Daudet, Maurice Denis, Toulouse-Lautrec, Pierre Loti, etc. affichent ouvertement leur antisémitisme. En 1890, La Croix se proclame le journal catholique le plus anti-juif de France. Cette vague antisémite culminera avec l’affaire Dreyfus en 1895. »
- p. 224 : « Lettre de Vincent à sa sœur Wilhelmine,
19 septembre 1889
« Parce que je peins quelques fois des chôses comme cela – aussi peu et autant dramatique qu’un brin d’herbe poudreux au bord de la route – il est juste à ce qu’il me semble que j’aie moi une admiration sans bornes pour de Goncourt, Zola, Flaubert, Maupassant, Huysmans. Mais pour toi rien ne presse et continue hardiment les Russes. »
- p. 266 : « J’ai demandé à Louise de me laver les cheveux, parce que je n’aurais pas eu la force de le faire. Elle est d’une incroyable gentillesse. Sans elle, je ne sais pas ce que je deviendrais. Elle me dit que je dois réagir, cesser de me morfondre, mettre ma robe blanche et aller cueillir des fleurs. Elle me secoue, elle a raison. Je me suis installée sur la banquette en osier, dans le jardin, il fait si doux. J’ai emporté Le Horla, que j’aime tant, mais le livre me tombe des mains, je n’arrive Paris à fixer mon attention sur les dernières nouvelles. Je pense à Vincent. Il revient comme un incendie dans la nuit. Il ne me laisse pas une seconde de répit. »

Marie-Josèphe GUERS, La Petite Marquis, roman, Paris, Mercure de France, 1993, p.197.
Née fin du XIXe siècle, dans un petit village de la Beauce, Marthe entre comme bonne chez un médecin de campagne. L'une de ses passions est la lecture.
« Dans sa chambre de la Rue de la Pie, en face de la porte une alcôve, et sur les planches des livres aux pages fatiguées par tant de lectures attentives. Martoune lisait en cousant, en crochetant, en nous laissant jouer dans ses jambes, elle lisait, distraite et concentrée. La lecture est affaire de passion. Elle pouvait, sans se tromper, juger si le livre était de bonne qualité, bien écrit, ou pas. Elle n'avait pas fait d'études mais son bon sens, sa générosité et son honnêteté y suffisaient. Elle connaissait les noms et prénoms et surnoms de tous les personnages. Ils l'accompagnaient. Elle les aimait. Ou les détestait farouchement. Car elle réservait ses verdicts les plus sévères, ses condamnations sans appel, aux personnages de fiction. Sur ses étagères quelques Balzac, des Cesbron, des Maupassant. Romain Rolland, Genevoix. Duhamel - particulièrement la Chronique des Pasquier parce que cela racontait l'histoire de familles auxquelles on avait le temps de s'attacher. Quelques sagas, et surtout la Dynastie des Forsyte. Le gros volume n'a pas quitté sa table de nuit pendant plusieurs semaines. »

Catherine GUIGON, Les mystères du Sacré-Coeur. Les Vignes de la République, roman d'aventures, Paris, Seuil, 1998
, p.304.